La Tunisie face au risque d’un Parlement fragmenté après les élections législatives

Supporters of the Islamist party Ennahda react as they follow exit polls in Tunis, Tunisia, Sunday, Oct. 6, 2019. Tunisia’s moderate Islamist party appeared to be heading for victory in parliamentary elections, according to polling agencies, though the rival party of a jailed populist tycoon also claimed to come out on top of Sunday’s voting. (AP Photo/Riadh Dridi)

Selon des estimations provisoires, le parti islamo-conservateur Ennahda et la formation de Nabil Karoui, Qalb Tounès, arrivent en tête du scrutin législatif de dimanche, marqué par une grande dispersion des suffrages.

Une Tunisie ingouvernable ? Les résultats provisoires du scrutin législatif du dimanche 6 octobre laissent entrevoir une future Assemblée morcelée, dans laquelle la formation d’une majorité soutenant un gouvernement de coalition s’annonce extrêmement délicate.

Selon deux instituts de sondage – Sigma et Emrhod –, le parti islamo-conservateur Ennahda arriverait en tête, dans une fourchette de 17,5 %-18 % des suffrages (soit une quarantaine de sièges dans une Assemblée qui en compte 217), devançant légèrement Qalb Tounès (« au cœur de la Tunisie »), la formation du magnat de la télévision Nabil Karoui, crédité de 15,5 % à 16,2 %, soit 33-35 sièges. Les résultats officiels devraient être proclamés en début de semaine. En attendant, le seul chiffre rendu public est le taux de participation de 41,3 %, en chute de 27 points par rapport au précédent scrutin.

Quoique provisoires, les premières indications dressent déjà le profil d’un Parlement dont l’émiettement porte en germe une instabilité dans une Tunisie déjà fragilisée par la stagnation socio-économique et la volatilité de son environnement (Algérie, Libye). Si Ennahda a des chances de s’imposer comme le premier parti à l’Assemblée, sa victoire dissimule mal un recul brutal par rapport à ses scores aux élections constituantes de 2011 (37,04 % et 89 sièges) et au scrutin législatif de 2014 (27,79 % et 69 sièges).

Des formations nouvelles, ou jusque-là plutôt secondaires, sont d’ores et déjà en position de peser sur les futures majorités.

De son côté, Qalb Tounès réalise une percée pour une formation née à la veille de l’été, mais elle est loin de faire le plein des voix de la famille dite « moderniste » dont elle se réclame. A titre de comparaison, Nidaa Tounès, le parti de l’ex-chef d’Etat Béji Caïd Essebsi (mort fin juillet), et dont Nabil Karoui a été une figure avant de s’en éloigner, avait recueilli 37,6 % des suffrages en 2014.

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Si M. Karoui a pu remobiliser une partie de cet électorat en se dressant en rempart face à un retour d’Ennahda au pouvoir (le parti islamiste avait dirigé la coalition de la « troïka » entre fin 2011 et début 2014), sa détention, depuis le 23 août, dans le cadre d’une affaire d’« évasion fiscale » et de « blanchiment », a beaucoup coûté à sa campagne. Pour ce scrutin, comme pour la course à la présidence de la République, M. Karoui aura donc échoué à se hisser à la première place. Arrivé en deuxième position, lors du premier tour de l’élection présidentielle du 15 septembre, il sera opposé au second tour du 13 octobre au juriste conservateur Kaïs Saïed qui a toutes les chances de maintenir son avance.

Les deux scrutins, chacun à sa manière, auront rebattu les cartes. Outre Ennahda et Qalb Tounès parvenues en tête du scrutin législatif de dimanche, des formations nouvelles, ou jusque-là plutôt secondaires, s’imposent comme des acteurs. Leur capital de sièges – de quatorze à dix-huit députés – les met d’ores et déjà en position de peser sur les futures majorités. Parmi elles, la coalition El-Karama (proche des milieux islamistes), le Parti destourien libre (nostalgique de l’autocrate Ben Ali), le Mouvement du peuple (gauche nationalise arabe), Tahya Tounès (dissidence de Nidaa Tounès fondée par le chef de gouvernement, Youssef Chahed), Attayar (gauche)…

Toutes seront d’autant plus courtisées pour s’associer à une coalition qu’Ennahda et Qalb Tounès, dont l’assise parlementaire n’excédera pas la quarantaine de sièges, auront besoin de gros renforts pour atteindre une majorité fixée à 109 députés.

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Vive acrimonie

La constitution d’une telle majorité serait bien sûr facilitée si ces deux formations de tête pouvaient s’allier. Mais il leur faudrait pour cela oublier la vive acrimonie qui a marqué la campagne. Le patron d’Ennahda, Rached Ghannouchi, avait fait allusion à la « corruption » de Nabil Karoui, tandis que ce dernier avait rappelé les « soupçons de terrorisme » entourant Ennahda. Les proches du magnat de la télévision, patron de la chaîne Nessma TV, ont maintes fois laissé entendre qu’Ennahda – conjointement avec Youssef Chahed – avait orchestré, en coulisse, l’arrestation de M. Karoui, en raison du défi électoral qu’il représentait.

A Ennahda, on est apparemment prêt à oublier. « Nous travaillons à l’idée de proposer à tout le monde un gouvernement de salut national dirigé par une personnalité indépendante susceptible de rassembler », confiait, dimanche soir, un cadre du parti islamo-conservateur. « Et nous n’aurons pas d’autre choix que de travailler avec le parti de M. Karoui », ajoutait-il. Il y a toutefois de fortes chances que Qalb Tounès décline l’offre, en tout cas tant que M. Karoui demeurera en prison. Et quand bien même les deux formations rivales finiraient par se réconcilier, il leur faudrait de toute manière l’appoint de deux à trois autres groupes pour franchir le seuil des 109 députés.

Source: Le Monde Afrique/Mis en ligne: Lhi-Tshiess Makaya-exaucée

Tribune d'Afrique

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