Xénophobie en Afrique du Sud : cette colère qui coûte des vies

Ce n’est pas tant la question des violences xénophobes que la situation très critique des immigrés qui peut faire basculer le pays.

Les images tournent en boucle sur les réseaux sociaux. FacebookTwitter, Whatsapp en sont envahis. Toujours les mêmes scènes montrant des personnes ou des étrangers, comme on les appelle en Afrique du Sud, poursuivies par leurs bourreaux, attaquées par les flammes, brûlées et laissées pour morts. Quand la victime espère s’en sortir, les blessures infligées sont si profondes que les cicatrices deviennent des marques indélébiles. Tout a commencé dimanche 1er septembre. Les chauffeurs routiers qui dénoncent la forte présence de travailleurs étrangers venus du Mozambique, de la Zambie et du Zimbabwe dans leur branche professionnelle ont commencé à débrayer en bloquant les routes dans plusieurs régions, comme le KwaZulu-Natal, la province du Cap ou encore le centre de Johannesburg. Puis tout a dégénéré. Des centaines de personnes armées de gourdins et de pierres auraient incendié et pillé de nombreux magasins, souvent tenus par des commerçants étrangers, notamment des Nigérians.

« Ils ont tout brûlé »

« Afrophobie ? » « Xénophobie ? » « Racisme entre Noirs ? » Un « Noir » déjà bien « noir » qui massacre un « étranger » sous prétexte qu’il aurait la peau trop sombre : la haine de soi par excellence ? Mais bien sûr, c’est tout cela en même temps ! » s’exclame l’historien et enseignant à l’université du Witwatersrand à Johannesburg Achille Mbembe, dans un long texte repris par Courrier international. Ce dernier décrit une situation devenue explosive alors qu’en 2015 et 2017 déjà ces mêmes violences avaient défrayé les chroniques. Interrogeant un chauffeur de taxi sur la manière dont les agresseurs s’y prennent, Achille Mbembe nous apprend que le feu utilisé est un héritage de l’apartheid. « Parce que du temps de l’apartheid, le feu, c’était la seule arme que nous avions, nous, les Noirs. Nous n’avions pas de munitions, d’armes et tout ça. Avec le feu, on pouvait fabriquer des cocktails Molotov et les jeter sur l’ennemi à bonne distance », explique le chauffeur.

Un gouvernement débordé

Cent quatre-vingt-neuf personnes ont été arrêtées, a annoncé mardi la police. « On a enregistré cinq meurtres » dans la région de Johannesburg, la principale ville du pays, selon un communiqué de la police qui a indiqué qu’elle avait déployé des renforts dans les « points chauds ». « Le plus grand nombre » de victimes sont des Sud-Africains, a précisé le ministre sud-africain de la Police, Bheki Cele.

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« Je condamne dans les termes les plus forts les violences qui s’étendent dans quatre provinces » du pays, dont les capitales économique, Johannesburg, et politique, Pretoria, a déclaré le chef de l’État Cyril Ramaphosa dans une vidéo postée sur son compte Twitter.

I condemn the violence that has been spreading around a number of our provinces in the strongest terms. I’m convening the ministers in the security cluster today to make sure that we keep a close eye on these acts of wanton violence and find ways of stopping them. pic.twitter.com/sizZkwIyPO— Cyril Ramaphosa (@CyrilRamaphosa) September 3, 2019

« Les attaques visant des commerçants étrangers sont totalement inacceptables, quelque chose qu’on ne peut pas autoriser en Afrique du Sud », a-t-il ajouté. « Je veux que cela cesse immédiatement », a-t-il lancé. « Les gens de notre pays veulent vivre en harmonie, quelles que soient les inquiétudes et les doléances que nous puissions avoir, nous devons les gérer de façon démocratique, en discutant. » « Il ne peut y avoir aucune justification pour qu’un Sud-Africain s’en prenne à des gens d’autres pays », a insisté le président. « Nous sommes un pays qui est complètement engagé contre la xénophobie. Nous n’autorisons pas et nous ne pouvons pas tolérer des attaques contre des gens d’autres pays », a-t-il encore dit, annonçant une réunion ministérielle d’urgence.

L’Afrique réagit

Trop tard pour le journal Le Pays, basé au Burkina Faso, « l’icône du pays et fierté de l’Afrique a dû se retourner plus d’une fois dans sa tombe », peut-on lire dans l’éditorial du jour. « Le combat pour le respect de tout homme, qui ne peut se faire sans le respect de son droit à la vie, que Nelson Mandela a mené toute sa vie, est mis à rude épreuve une fois encore, par de sinistres individus. On peut comprendre l’amertume de la jeunesse sud-africaine en proie au chômage et à la cherté du coût de la vie. Et c’est dire si les élites politiques ont échoué à améliorer substantiellement leurs conditions de vie. Mais ce qui n’est ni compréhensible ni admissible, c’est le fait de rendre les étrangers responsables de tous les malheurs du pays. »

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Moussa Faki Mahamat, le président de l’Union africaine, a appelé à ce que des « mesures préventives soient prises pour protéger la vie des personnes et leurs biens, veiller à ce que les auteurs de ces actes soient traduits en justice et que des réparations soient accordées aux victimes ». Lundi, le ministre des Affaires étrangères du Nigéria, Geoffrey Onyeama, a écrit sur Twitter qu’il avait reçu « la nouvelle nauséabonde des incendies et des pillages de magasins nigérians. Trop, c’est trop ! » s’est emporté le ministre. Ces violences ont lieu alors que le président nigérian Muhammadu Buhari doit bientôt se rendre en Afrique du Sud, où il doit rencontrer le président Cyril Ramaphosa pour discuter de la montée des tensions, notamment des violences contre les étrangers.

De nombreuses personnalités nigérianes ont appelé au « boycott total » des entreprises sud-africaines, telles que le fournisseur de programmes télévisés DSTV ou le géant des télécoms MTN.

Toutes les communautés d’immigrés concernées

Il y a moins de quatre millions de migrants en Afrique du Sud pour une population totale de 50 millions d’habitants. Toutefois, les attaques contre des magasins appartenant à des étrangers sont devenues des phénomènes récurrents que beaucoup attribuent à la frustration suscitée par le taux de chômage élevé du pays, qui se situe à environ 28 %. 

Debout devant des gravats calcinés, une femme sud-africaine, Lerato Peete, a déclaré au Times, un journal local, qu’elle était en colère contre ses concitoyens pour avoir attaqué leurs « frères et sœurs » africains. « J’ai tellement honte d’être sud-africaine », a-t-elle déclaré. « Comment est-il possible qu’une personne noire puisse être un étranger en Afrique ? Ma mère était une militante, mon père était une militante. Je suis né en Afrique du Sud parce que nous n’avions pas d’endroit chez nous. »

Les violences des derniers jours ont causé une vive inquiétude dans les autres communautés immigrées de Johannesburg. « Ils ont tout brûlé », a témoigné mardi à l’AFP un commerçant originaire du Bangladesh, Kamrul Hasan, devant son commerce incendié du township d’Alexandra. « Tous les six mois, c’est la même chose. Alors, pourquoi rester ici ? J’ai tout perdu. Si le gouvernement [sud-africain] paie mon billet d’avion, je rentrerai au Bangladesh », a-t-il assuré.

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Des lois anti-immigrées ?

Au-delà de l’indignation générale, beaucoup pointent du doigt le gouvernement sud-africain. En effet, ce dernier a depuis peu durci le ton au sujet de l’immigration. De nouvelles mesures draconiennes ont été votées. Les permis de travail ne sont plus systématiquement renouvelés, les familles se voient refuser des visas, les enfants sont condamnés à un no man’s land scolaire. Et Achille Mbembe d’ajouter : « Une situation kafkaïenne qui touche aussi les étudiants entrés légalement dans le pays, dont les visas ont été régulièrement renouvelés, mais qui se trouvent maintenant pris au piège du flou juridique, dans l’impossibilité de s’inscrire et de toucher l’argent auquel ils ont droit, qui leur a été alloué par les institutions. Avec ses nouvelles mesures anti-immigration, le gouvernement est en train de transformer les immigrés jusque-là légaux en clandestins. »

Même son de cloche du côté de la Chambre de commerce et d’industrie d’Afrique du Sud (SACCI). Le directeur général de l’institution, Alan Mukoki, a déclaré qu’il était regrettable que l’incapacité du gouvernement à enregistrer les mouvements aux frontières du pays soit à l’origine de la violence entre les Sud-Africains appauvris et les ressortissants étrangers.

Sipho Zungu, président de l’Association des chauffeurs de camion, regrette que le gouvernement permette aux entreprises d’employer des étrangers sans papiers afin d’éviter de se conformer aux lois du travail sud-africaines, créant ainsi un avantage injuste pour ces immigrés. Plusieurs reportages ont montré des salles d’audience pleines à craquer en raison de centaines d’immigrés arrêtés sans aucun document. Ils ont immédiatement été envoyés au centre de rapatriement de Lindela, d’où ils seront renvoyés dans leur pays d’origine.

Source: Le Point Afrique/Mis en ligne :Lhi-tshiess Makaya-exaucée

Tribune d'Afrique

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