Soudan : « Les Soudanais et l’international doivent maintenir la pression »

Sudanese women wave national flags as they rally to celebrate after an announcement made by Sudan’s new military ruler on April 13, 2019. – General Abdel Fattah al-Burhan vowed today to ‘uproot’ deposed president Omar al-Bashir’s regime and release protesters, in a bid to placate demonstrators demanding civilian rule. He also ordered the release of all prisoners jailed by recently established special emergency courts and the immediate lifting of a night-time curfew that had only come into effect two days ago. (Photo by Ebrahim Hamid / AFP)

Pour le chercheur Murithi Mutiga, si les civils ont réussi à imposer par la négociation d’avoir voix au chapitre par le Conseil souverain, la partie est loin d’être gagnée pour la démocratie.

Manifestations d’ampleur, destitution d’Omar el-Béchir, négociations ardues pour mettre en place un conseil de transition où les voix civiles comptent, nomination d’un Premier ministre : en dix mois, l’histoire du Soudan, figée pendant trente ans sous la dictature d’Omar el-Béchir, a littéralement basculé. Une question s’impose d’ores et déjà : à qui va véritablement profiter la nouvelle donne  ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que la tâche qui attend Abdallah Hamdok est rude. Le nouveau Premier ministre soudanais, investi le 21 août dernier, prend la tête d’un pays frappé par une profonde crise économique depuis plusieurs années, et ce malgré la levée des sanctions américaines en 2017. Cela n’empêche pas le nouveau chef du gouvernement et ancien économiste des Nations unies de garder une dose d’optimisme. « Avec une bonne vision et les politiques adaptées, nous pourrons affronter cette crise économique », a-t-il déclaré devant la presse après sa prestation de serment. Signe de l’importance du challenge : quelques jours après, il a annoncé que le pays avait besoin de plus de 8 milliards de dollars pour relancer son économie. Dans ce contexte difficile, la question de sa marge de manœuvre est au centre de la préoccupation des observateurs. En effet, Abdallah Hamdok aura-t-il les moyens de ses ambitions ? Il ne sera pas seul à mener la transition et devra compter avec le Conseil souverain, composé en majorité de représentants de la société civile, mais dirigé dans un premier temps par un militaire, le général Abdel Fattah al-Buhran. Les militaires joueront-ils le jeu  ? Une transition démocratique au Soudan est-elle réellement possible ? Autant de questions auxquelles Murithi Mutiga, responsable de la Corne de l’Afrique au sein d’International Crisis Group, a accepté de répondre.

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Que penser de la déclaration constitutionnelle signée en août par le Conseil militaire et les leaders de la contestation ? Assiste-t-on réellement, comme on peut le lire dans de nombreux médias soudanais, à une « transition historique vers la démocratie » ?

Murithi Mutiga : Cette déclaration est un document très important et décisif pour le Soudan. Il divise le pouvoir équitablement entre les militaires et les représentants de la contestation. Le seul problème, c’est que cette déclaration a été signée dans un contexte bien particulier : les autorités étaient sous pression. On peut alors se demander si les généraux qui ont participé au processus l’ont fait de bonne foi ou par opportunisme. Jusqu’à maintenant, l’économie du Soudan était tenue par l’armée. Ils ont donc beaucoup à perdre dans cette transition. L’avenir nous dira si les militaires acceptent réellement le changement.

À qui profite le plus la situation selon vous  ? L’armée ou les civils ?

Au sein du Conseil souverain, pour moi, les militaires ont toujours un peu plus de pouvoir que les représentants de la société civile. La question du partage du pouvoir se situe surtout au niveau du gouvernement formé par Abdallah Hamdok qui devrait être dominé par des technocrates. Pour l’instant, en réalité, les forces de sécurité continuent de contrôler l’armée et d’influencer l’économie. Mais cette situation pourrait changer. Tout dépendra de la pression que mettra la Communauté internationale sur les généraux.

Aujourd’hui, quelle est l’influence d’Abdul Fattah al-Buhran, l’ancien chef du Conseil militaire de transition ?

Le général jouit d’un certain pouvoir dans cette transition, en tant que dirigeant du Conseil souverain pendant 21 mois. Mais désormais, il faut compter avec Mohamed Hamdan Danglo, dit Hemetti. Il régit l’envoi de troupes soudanaises au Yémen et en Libye et contrôle aussi une partie des biens exportés par le pays, comme l’or.

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Du côté des civils, quelle personnalité pourrait tirer son épingle du jeu ?

Je pense que choisir Abdallah Hamdok pour le poste de Premier ministre était bon. Son expérience dans le domaine de l’économie à la Banque africaine de développement et à la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique notamment, est un vrai plus. Le fait qu’il ait grandi dans le Kordofan, en dehors de Khartoum et de ses élites, lui assure aussi une certaine légitimité auprès de la population. Il peut aussi compter sur le soutien de la communauté internationale. La question est de savoir s’il parviendra à consolider sa position et son autorité aux côtés des chefs des services de sécurité.

Quelle sera sa stratégie ? Quels dossiers devra-t-il traiter en priorité ?

Il a déjà déclaré que la paix avec les groupes armés, notamment avec ceux qui résistent encore dans le centre du pays par exemple, en serait une. Mais son plus gros défi sera de redresser l’économie. Les Soudanais ne peuvent même plus acheter de biens de première nécessité, comme du pain ou de l’essence, tellement l’inflation est élevée. Il lui faudra tout mettre en œuvre pour obtenir tout le soutien financier dont il a besoin.

Les pays du Golfe seront-ils aussi « généreux » avec les nouvelles autorités qu’elles l’ont été avec Omar el-Béchir ?

Ça n’est pas certain. Ils n’ont pas été de grands soutiens à la transition en cours. Et on sait leur préférence pour les régimes policiers et autoritaires, plutôt que pour ceux dirigés par les civils.

Le procès d’Omar el-Béchir peut-il influencer la situation politique au Soudan ?

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Pas vraiment, car pour le moment, Omar el-Béchir n’est jugé que pour « corruption ». Un transfert vers la CPI, qui a émis deux mandats d’arrêt à son encontre pour crimes de guerre et génocide, n’est pas non plus envisageable. Beaucoup de généraux, anciens proches du président, contrôlent encore le pays. Ils ne livreront pas leur chef à La Haye.

La guerre au Darfour peut-elle s’inviter dans la transition ?

Selon la Déclaration qui a été signée, des négociations sont prévues entre les acteurs des conflits au Soudan, dont celui du Darfour. C’est un défi que devra relever le nouveau gouvernement, car pour mener la transition, la paix est indispensable.

L’Union africaine peut-elle jouer un rôle dans la transition ?

L’UA a déjà usé de son influence ces derniers mois, en forçant les généraux à faire des concessions. L’organisation panafricaine devra maintenir la pression sur l’armée pour qu’elle tienne ses engagements, pris avec la signature de la Déclaration.

Un procès peut-il être instruit pour les 250 morts liés au soulèvement ?

Tant qu’il y aura des militaires dans la transition, il n’y aura pas de réflexion sur la répression sanglante qui a accompagné les manifestations et le sit-in à Khartoum. Pour qu’un procès éventuel voie le jour et que les responsabilités soient admises, il faudra attendre la fin de la transition, lorsque les appareils de l’État seront entièrement dirigés par les civils.

Selon vous, les militaires laisseront-ils le pouvoir aux civils à la fin de la transition ?

J’en doute. Pour cela, les Soudanais et l’international doivent maintenir la pression sur eux. Alors, ils n’auront pas le choix

Source: Le Point Afrique/Mis en ligne :Lhi-tshiess Makaya-exaucée

Tribune d'Afrique

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