TUNISIE : Huit ans après la révolution, le gouffre

People gather during a nationwide strike against the government’s refusal to raise wages in Tunis, Tunisia January 17, 2019. REUTERS/Zoubeir Souissi – RC180C53AD40

Huit ans après le printemps arabe, la Tunisie plonge dans une morosité économique caractérisée par la dépréciation du dinar et une croissance économique qui, à 2,7% ne permet pas de contrer le chômage. Eclaté, Nidaa Tounes au pouvoir peine à juguler  l’inflation galopante et le retour des attentats terroristes ravive la nostalgie de la période Ben Ali qui gagne une jeunesse plus que jamais tentée par l’immigration. Reportage !

Intilaka. 2 juillet. En fin de journée, cette cité sensible de l’ouest de Tunis est encerclée par les forces de sécurité qui viennent d’y repérer Aymen Smiri. A 23 ans, ce terroriste était très recherché pour son implication dans les attentats qui ont paniqué le centre ville de la capitale cinq jours plus tôt. Le même jour, l’auteur de ces lignes a dû patienter pendant 2 heures pour accéder à l’aéroport de Carthage où les draconiennes mesures de sécurité ralentissent sensiblement les embarquements. Si René Trabelsi, ministre du tourisme rassure que ces attentats « n’auront aucun impact sur le tourisme » et insiste qu’il « n’y a aucun rapport entre ces deux actes et le tourisme »  en précisant qu’ils « étaient ciblés contre des institutions et la police qui font un travail exceptionnel depuis des mois contre le terrorisme« , quelques heures après, 15% des réservations en provenance de France pour la haute saison (juillet, août, septembre) ont été annulées. Un coup dur pour une économie étranglée par l’inflation à plus de 7,5% engendrant une chute de la monnaie locale, d’autant que selon une récente étude, l’apport du tourisme au PIB est revu à la hausse à 13,8%. Mais depuis la fin de la révolution et le départ de Ben Ali, l’économie ne cesse de se désagréger provocant des grèves à répétition et surtout, poussant une jeunesse désemparée vers l’immigration, généralement par voie de mer.

Grèves à répétition

Avril. Pour ce seul mois, deux grèves des louages (bus assurant les transports interurbains) et autres taxis ville dans tout le pays. Le 4 avril, aucun louage ne prend la route. Quelques jours plus tôt, ils ont appelé le gouvernement à revoir à la baise le prix du carburant qui connait d’exponentielles augmentations depuis deux ans. En lieu et place des autoroutes du pays, les chauffeurs se sont rassemblés devant le parlement, au cœur de Tunis, à l’Avenue Habib Thameur. Ceci à l’appel de l’Union tunisienne des taxis individuels. Le 15 avril, bis repetita. N’ayant pas obtenu gain de cause dix jours plus tôt, les conducteurs mettent à exécution une seconde vague de grèves. Une initiative à laquelle le gouvernement semble presque insensible d’autant qu’aucune solution ne leur a été proposée. Bien au contraire, Hichem Ben Ahmed ne croit pas à la possibilité de baisser les prix. Le ministre des transports, nommé depuis novembre dernier, va dans le même sens que son homologue de l’industrie qui, dans un communiqué début avril, justifie les 4% d’augmentation par « l’augmentation continue des prix du pétrole avec un prix du baril dépassant dernièrement les 68 dollars et sur la base du mécanisme de régulation périodique« . Une augmentation de 80 à 90 millimes (2,5 à 3 centimes d’euro) qui aura une répercussion sur une cherté de vie déjà explosive. L’année avait commencé avec de gigantesques grèves auxquelles a appelé le plus grand syndicat du pays. L’Union générale des travailleurs tunisiens (Ugtt) peinait à trouver un accord avec le gouvernement sur les augmentations de salaires qui ne sont pas intervenues depuis la chute de Ben Ali en 2011. Depuis, tout au long de l’année, les grèves s’enchainent. Avocats, stations d’essence, transporteurs de carburants, fonctionnaires des administrations territoriales, tous menacent de mettre fin au travail. Face à cet état de choses, l’exécutif semble impuissant. La situation économique sans cesse fragilisée par diverses conjonctures et la dégradation du marché de l’emploi l’année dernière aggrave une situation déjà trop précaire.

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Une économie qui ne tient plus la route

Jadis plus ou moins prospère, l’économie tunisienne tient de moins en moins la route. Si de 1% en 2016, la croissance économique est passée à 2,5% en 2018, elle ne dépassera guère les 2,7 en 2019 selon les prévisions du Fonds monétaire international (Fmi). Le gouvernement espérait pourtant dépasser légèrement les 3% cette année. Mais même les estimations du Fmi pourraient être mises à mal si le tourisme est affecté par les attentats terroristes d’autant que le rebond entre 2017 et 2018 a été porté par un regain de la production agricole et surtout le retour du secteur touristique. En marge d’une mission pour le Fmi en avril, Bjorn Rother insistera dans un communiqué sur « un contexte politique et économique incertain » qui continue à obérer la croissance. S’il faut une croissance d’au moins 4% pour contrer le chômage explosif à 15,5%, les incertitudes qui planent sur les élections de fin d’année provoqueront au mieux une stabilisation, au pire, un ralentissement de la croissance. Dans la situation actuelle, le gouvernement ne pourra pas non plus aller au-delà des 5,6% du PIB d’investissement public (2018) pourtant porteur d’emplois. Et même la production de l’huile d’olive qui a contribué, par son augmentation de 325% l’année dernière, à la croissance en absorbant quelques milliers de chômeurs subira une baisse cette année d’autant que cette filière ne connaît de pic qu’une année sur deux. 2019 serait donc, avec les incertitudes liées aux scrutins et les divergences au sein du gouvernement quant aux choix de la politique économique, une année délicate dont l’économie tunisienne ne devrait pas attendre le grand miracle.

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Nidaa tounes, une déliquescence qui profite aux islamistes

La Tunisie a réussi, jusque-là, un défit que ses voisins embarqués dans le printemps arabe n’ont pas pu relever, celui du non-basculement dans une féroce dictature et surtout, le fragile rempart contre l’islamisme qui maintient le pays dans le giron de la laïcité. Pourtant, l’hospitalisation, fin juin, dans la foulée des attentats terroristes, du président Beji Caid el Sebsi a réveillé les vieux démons. Ennahdha, qui a raflé la majorité des communes (soit plus de 130 sur les 350) lors des municipales de juillet 2018 et qui semble en pôle position pour les élections d’octobre et novembre prochains activaient ses réseaux pour une courte transition du président de l’Assemblée des représentants du peuple (parlement tunisien) et un retour du parti islamiste. Le lobbying de Rached Ghannouchi sera vite écourté par la sortie d’hôpital, début juillet, du président de la république qui aura 93 ans en novembre prochain. Mais une situation qui profite aux islamistes, ce sont les guerres fratricides qui minent Nidaa tounes. Déjà, en avril, le parti majoritaire a connu deux congrès, l’un élisant Sofiane Toubel à Hammamet et l’autre Mohamed Hafedh Caïd Essebsi à Monastir. La guerre entre le président du groupe parlementaire de la majorité et le fils du fondateur du parti et actuel chef d’Etat occulte les actions du gouvernement et ne devrait pas prendre fin avant la présidentielle de novembre prochain où chaque clan risque d’avoir son candidat. Dans une telle situation, les observateurs craignent une forte abstention qui ne profiterait qu’à Ennahdha qui menace de « rafler une majorité absolue » pour les prochaines législatives. Si cette issue est peu probable, le contrôle de la base électorale à travers les municipalités est sans doute un atout du parti islamiste pour les prochaines élections.

L’immigration en tête

Journaliste pour un site internet, Habib n’est plus fier de porter le même prénom que le fondateur de la Tunisie moderne. A 29 ans, ce développeur web concerti au journalisme culturel a déjà effectué 4 fois les formalités de demande de visa schengen. Objectif, passer par la France pour s’installer à Bruxelles où vit son cousin et l’une de ses tantes. Désespéré après la dernière tentative, il n’écarte plus la voie de mer. « J’en connais beaucoup qui y sont parvenu » observe celui qui a cru que la chute de Zine El Abidine Ben Ali inaugurait une ère de prospérité pour la Tunisie. « J’ai participé activement à la révolution (thème qu’il préfère au « printemps arabe », Ndlr) et ai pris des risques« . Deux masters en poche, le sfaxien a cherché du travail pendant deux ans avant de chuter en pigiste dans un média en ligne. « Je suis mal payé, presqu’un bénévole » ironise-t-il, « il faut que je me barre » prévient celui qui veut enfin « essayer » les islamistes au plus haut sommet de l’Etat. « Ils seront peut-être la solution » espère Habib qui votera prochainement pour Ennahdha. Comme lui, désespérée, la jeunesse tunisienne se tourne de plus en plus vers l’immigration. Le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (Ftdes) tire la sonnette d’alarme en constatant que les tunisiens sont de plus en plus nombreux à prendre la mer. Début juin 2018, le naufrage d’un bateau parti des îles Kerkennah aux côtes de Sfax a révélé l’ampleur du phénomène. Sur 70 personnes secourues, 60 au moins sont tunisiens. « Au temps de Ben Ali, très peu de tunisiens prenaient la mer » constate, sous le couvert de l’anonymat, la présidente d’une organisation de sauvetage des migrants contactée par Afrika Stratégies France. Pire, le phénomène touche de plus en plus des populations de la classe moyenne. Et le durcissement de la procédure de délivrance de visas touristiques par les consulats européens ne devrait pas contribuer à dissuader les rescapés de la méditerranée. Selma qui a déjà tenté « sa chance » l’automne dernier se prépare déjà pour ce qu’elle appelle le « ring de la mer« . A 24 ans, cette serveuse dans un fast-food au centre de Tunis veut profiter de la clémence de l’été pour reprendre la mer. « Ma meilleure amie a rejoint l’Italie en août dernier » confie celle qui espère rassembler d’ici fin août les 5000 dinars nécessaires pour sa prochaine traversée.

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Face au chômage des moins de 24 ans qui avoisine les 35% et qui devrait augmenter de 2 points d’ici 2021 et le fait qu’à 22,6%, les femmes sont deux fois plus touchées par le chômage en général que les hommes (12,4%), convaincre Selma de renoncer à la mer ne sera qu’une vaine tentative

Source: Afrika Stratégies France /Mis en ligne :Lhi-tshiess Makaya-exaucée

Tribune d'Afrique

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