La reconnaissance par la France de l’assassinat d’Ali Boumendjel est “un geste symbolique puissant”

Emmanuel Macron a reconnu, mardi, la responsabilité de la France dans l’assassinat de l’avocat Ali Boumendjel en 1957. Un geste d’apaisement conforme à la doctrine des “petits pas” préconisée par le rapport de réconciliation mémorielle entre Paris et Alger remis par l’historien Benjamin Stora. Quelle est la portée de cette reconnaissance? Cette annonce est-elle la première d’une série d’autres à venir? Éléments de réponse avec l’historienne franco-algérienne Karima Dirèche. 

C’est une nouvelle étape dans le long chemin vers une réconciliation mémorielle entre Paris et Alger. Après Maurice Audin en septembre 2018, la France a reconnu sa responsabilité, mardi 2 mars, dans la mort de d’Ali Boumendjel. Cet avocat proche du Front de libération nationale (FLN) avait été torturé puis assassiné le 23 mars 1957 par les militaires français en pleine bataille d’Alger.

À l’approche du 60e anniversaire de la fin de la guerre et de l’indépendance de l’Algérie en 2022, Paris et Alger ont fait de cette “réconciliation des mémoires” un dossier prioritaire.

Ce geste symbolique n’est d’ailleurs “pas un acte isolé”, promet le président Emmanuel Macron dans un communiqué. “Aucun crime, aucune atrocité commise par quiconque pendant la guerre d’Algérie ne peut être excusé ni occulté”. Retour sur cette décision et sur les relations tumultueuses qui unissent les deux pays sur cette question avec la directrice de recherche au CNRS et historienne franco-algérienne, Karima Dirèche.

France 24 : Plus de 20 ans après les aveux du général Paul Aussaresses, l’un des personnages clés de la bataille d’Alger, la France a reconnu officiellement l’assassinat d’Ali Boumendjel. Comment l’opinion publique a-t-elle réagi en Algérie? 

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Karima Dirèche : C’est une nouvelle qui est relayée et commentée sur les réseaux sociaux et semble plutôt bien accueillie. Le nom d’Ali Boumendjel est un nom important. Il revient régulièrement dans les enseignements sur la guerre d’Algérie. C’était un avocat qui avait des positions militantes très fortes. Par son niveau d’étude et d’engagement, il est quelqu’un d’extrêmement respecté en Algérie. Il fait partie de cette longue liste de “martyrs”, de personnalités mortes pour la révolution algérienne.

À l’échelle de la France, c’est un geste symbolique puissant. Nous avons un président de la République qui reconnaît publiquement que l’État français a commis un assassinat. Il semble que la France ait choisi la reconnaissance des faits plutôt que celle des excuses. Je dis souvent que le président Macron est le premier président de la Ve République à être né après la guerre d’Algérie. Je pense que, selon lui, à défaut de solder les comptes du passé, il faut tourner la page. Je rejoins ici la formule de Pierre Audin, le fils de Maurice Audin, lui-même torturé et assassiné par l’armée française, qui, dans une interview très puissante, expliquait que “la vérité [était] plus importante que les excuses”.

Comment cette doctrine “des petits pas” recommandée par le rapport Stora est-elle perçue en Algérie ? Est-elle suffisante pour concrétiser une réconciliation mémorielle ?

La rhétorique nationaliste officielle du pouvoir algérien est une rhétorique culpabilisante qui vient systématiquement jeter à la figure de l’État français le passif colonial. Les dirigeants algériens savent bien que ce discours tétanise la France. Or, ce geste de reconnaissance vient mettre à mal ce discours. C’est sans doute la meilleure façon de prendre au dépourvu le dispositif rhétorique algérien.

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De son côté, l’opinion publique algérienne a dépassé depuis longtemps ce discours sacrificiel et victimaire. Le Hirak l’a très bien montré. Quand le mouvement a convoqué la violence coloniale en citant ces martyrs de la guerre d’Algérie dont Ali Boumendjel, c’était pour critiquer la confiscation de l’indépendance par les dirigeants algériens. Ces martyrs de la guerre étaient des jeunes gens. Ali Boumendjel avait 38 ans mais d’autres étaient âgés de seulement 17 ou 20 ans. Le Hirak demandait alors : « Toute cette jeunesse a été sacrifiée pour ça ? ». 

Il y a deux mémoires historique en Algérie : celle qui est instrumentalisée par le pouvoir et celle qui a été travaillée dans l’intimité de la société et qui s’est transmise par la mémoire familiale, de génération et génération, et qui a su mettre à distance ces récits d’État.


Emmanuel Macron a promis que cette reconnaissance ne serait pas un acte isolé. Quel est le dossier sur lequel la France est la plus attendue en Algérie?

Selon moi, il s’agit de la restitution des archives nucléaires car là nous ne parlons pas du passé mais du présent et du futur. [La France a effectué en Algérie 57 expérimentations et essais nucléaires entre 1960 et 1966, NDLR]. C’est un problème de santé publique extrêmement grave. Des liens ont été établis entre la radioactivité dans certaines parties du Sahara avec l’explosion du nombre de maladies. Restituer les archives permettra de procéder à la décontamination des lieux car on manque de chiffres et d’informations. Ces essais atomiques ont été atmosphériques mais aussi souterrains. Ils ont contaminé l’eau, les animaux… C’est un écocide. 

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Il faut savoir que la responsabilité de l’Algérie est aussi engagée dans ce dossier. Dans les accords d’Evian [Ces accords signés en 1962 mettent fin à la guerre d’Algérie], il y a une clause secrète qui autorise la France à poursuivre ses essais nucléaires. Donc restituer ces archives serait une façon de solder les comptes. Sur les 57 essais, une grande majorité a été réalisée après l’indépendance. À l’approche du 60e anniversaire de l’indépendance, c’est la meilleure chose que la France pourrait faire. 

Source : France 24/Mis en ligne : Lhi-Tshiess Makaya-Exaucée

Tribune d'Afrique

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