Algérie : faut-il « déconfiner » le hirak ?

Face à la propagation du nouveau coronavirus en Algérie, les autorités ont interdit mardi soir les manifestations du hirak, le mouvement de contestation au sein même duquel des voix demandaient une suspension de la mobilisation, ininterrompue depuis un an. © Billal Bensalem / NurPhoto

La question de la reprise ou non des marches fait actuellement débat alors que les objectifs politiques du hirak restent à définir.

Ce vendredi 19 juin ne marquait pas seulement, en Algérie, l’anniversaire du coup d’État de Houari Boumédiène contre Ahmed Ben Bella en 1965, mais il devait aussi, selon certains observateurs, connaître le retour des manifestations du hirak, ce mouvement populaire né le 22 février 2019 pour s’opposer au cinquième mandat du président déchu Abdelaziz Bouteflika. Plusieurs appels sur les réseaux sociaux ont appelé à la reprise des marches alors que s’était décrétée une « trêve » sanitaire du hirak depuis la mi-mars, en parallèle aux mesures de confinement partiel pour lutter contre la propagation du coronavirus. Si à Alger, ce vendredi, aucune marche n’a été observée, des manifestations limitées en nombres de marcheurs ont eu lieu en Kabylie, à Constantine et à Oran. Selon la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), ces manifestations ont été marquées par 500 interpellations et 70 présentations devant la justice.

Vers le reconfinement ?

La faible mobilisation peut s’expliquer par la crainte de voir les autorités imputer une hausse des cas de contaminations Covid-19 à ces rassemblements, au moment où l’Algérie connaît une nette augmentation de la propagation du coronavirus. « Nous constatons qu’il y a élévation du nombre des cas [de contamination], mais ce n’est pas ce qui inquiète. Ce qui est (inquiétant), c’est l’élévation des cas en réanimation, donc des cas graves. Cela signifie peut-être que la virulence du virus s’est élevée, mais cela peut signifier aussi qu’il y a plus de cas. On sait bien que le virus circule au sein de la population », s’alarmait, ce vendredi 19 juin, le ministre de la Santé, Abderrahmane Benbouzid.

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L’idée même d’un reconfinement a été avancée par le comité scientifique de veille et de suivi de l’épidémie de coronavirus. Par ailleurs, et dès la semaine dernière, plusieurs figures du hirak ont appelé à éviter la reprise des manifestations. « Notre révolution bénie a toujours été marquée par la conscience du peuple et son unité, donc je pense qu’il serait sage de reporter le retour du hirak jusqu’à ce que les conditions sanitaires soient favorables », a posté sur sa page Facebookl’avocat Mustapha Bouchachi.

Prudence des figures du hirak

Son confrère, maître Abdelghani Badi, très engagé sur le dossier des détenus du hirak, abonde dans le même sens, estimant que « reporter la reprise du hirak jusqu’au retour des conditions sanitaires relève de la sagesse et du bon sens, et réunir tous les hirakistes autour d’une même décision est un facteur d’unité ». Car il avertit que « le hirak n’a pas besoin de facteurs de divergences entre ses acteurs. Nous avons plus que jamais besoin de parler d’une même voix ».

La politologue Louiza Aït Hamadouche plaide aussi pour la même démarche : « le retour aux manifestations publiques n’est certainement pas la solution, parce que 1 : ce retour n’est pas consensuel ; 2 : quand une minorité de personnes se retrouve dans la rue, c’est ce qui facilite la répression. Et, 3 : cela peut être un argument qui sera utilisé contre les hirakistes, si le taux de contaminations augmente ». Les autorités sont accusées par les activistes, des ONG algériennes et internationales ainsi que des partis politiques de « profiter » des mesures anti-Covid-19 pour étouffer le hirak. Le Rassemblement pour la culture et la démocratie, RCD, a accusé ce week-end les autorités de « de faire le mauvais choix en voulant mettre à profit la suspension les manifestations publiques pour cause de pandémie, afin d’accentuer la traque des militants politiques et des activistes du hirak », évoquant une « ligne liberticide assumée ».

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Hirak « béni » et « authentique »

Selon le décompte de la LADDH, pas moins de 200 personnes ont été arrêtées depuis le début du confinement partiel mi-mars. « L’Algérie aurait pu utiliser le Covid-19 pour faire peur aux Algériens en triplant le nombre des victimes au lieu de dire la stricte vérité, ce que nous avons toujours fait », fait remarquer un haut responsable de l’État. « Non, il n’y a aucune exploitation de la crise sanitaire et ceux qui ont été arrêtés l’ont été pour d’autres faits punis par la loi sans aucun lien avec la liberté d’expression », poursuit la même source officielle. « Le président Tebboune est le premier à reconnaître que le hirak a sauvé le pays, que c’est une bénédiction. Mais à partir de juin 2019, ce mouvement a pris une autre tournure », argumente une autre source officielle, tout en interrogeant : « Où sont les 13 millions d’Algériens qui sortaient durant les premiers mois du hirak authentique ? »

Pour certains observateurs, le hirak ne sortirait pas indemne, en termes de mobilisation, après le confinement et surtout à l’ombre des dissensions et autres divergences marquant un mouvement très large en termes de pluralités idéologiques. « Au-delà de la pluralité idéologique et des projets de société, le hirak s’est divisé en deux positions politiques principales », analyse Soufiane Djilali, président du parti d’opposition Jil Jadid. « L’une revendique une rupture totale, quitte à aller vers la désobéissance civile et le paradoxal « affrontement pacifique ». L’autre tendance voit au contraire que des gains politiques et symboliques substantiels ont été déjà acquis et qu’il s’agit maintenant de les valoriser et de les matérialiser sur le terrain », soutient-il.

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Chercher l’objectif politique

Car, finalement, et au-delà de la question de la reprise ou non des manifestations, c’est la nature même du hirak, ses objectifs et ses acquis, qui alimentent aussi les débats. L’éditorialiste et politologue Abed Charef en résume ainsi les termes : « Comment peut-on admettre que le mouvement populaire le plus important de l’Algérie indépendante soit interdit, par ceux qui prétendent l’animer, à parler de Constitution, d’élections, d’échéances politiques, de luttes sociales ? Comment des gens sensés, raisonnables, des militants éprouvés, des universitaires reconnus, comment en sont-ils arrivés à transformer le hirak en un rituel folklorique, en une sorte de totem, tout en s’interdisant à eux-mêmes et aux autres, toute idée innovante, toute réflexion, toute recherche de voie nouvelle pour sortir de l’impasse ? »

Source: Le Point Afrique/Mis en : Lhi-Tshiess Makaya-Exaucée

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