Alain Ebobissé : « La signature de l’accord interétatique est une étape considérable pour le projet du pont route-rail entre les deux Congo »

Africa50, la plateforme d’investissement de la Banque africaine de développement (BAD) multiplie les initiatives pour mobiliser les capitaux nécessaires aux infrastructures sur le continent. Alain Ebobissé, son directeur général, se félicite des progrès accomplis et revient sur l’accord tant attendu du pont route-rail qui reliera les deux Congo.

La Tribune Afrique – Que recouvre précisément Africa50 et dans quelle mesure se différencie-t-elle des autres structures financières ?

Alain Ebobissé – Cette institution est née de la volonté des chefs d’Etat africains dans le cadre de la déclaration PIDA [Programme pour le développement des infrastructures en Afrique, ndlr] pour la création d’instruments innovants qui vont permettre de résorber le déficit en infrastructures [170 milliards de dollars par an, ndlr].

Africa50 est détenue par 28 pays africains, la BAD et deux banques centrales africaines [Bank Al-Maghrib et la BCEAO, ndlr]. L’objectif est d’investir dans les projets privés ou en partenariats publics privés (PPP) afin de catalyser les investissements dans les infrastructures africaines. Nous mettons l’accent sur la constitution d’un pipeline de projets bancables, ce qui représente l’une des contraintes majeures, pour des acteurs qui attendent un retour sur investissement.

C’est un segment d’activité risqué, mais indispensable. Nous avons pris le parti de mettre la rapidité d’exécution au cœur de notre stratégie, car la réalisation des projets prend souvent beaucoup trop de temps en Afrique et nous avons démontré qu’en trois ans d’activité opérationnelle, il était possible d’avancer et vite.

Notamment dans les transports et l’énergie qui représentent près de 70% des projets que soutenez…

Effectivement, c’est le cas du projet Benban Scatec en Egypte qui concerne six centrales pour une capacité de 390 MW, par exemple. Nous avons participé au design, à la construction et à la levée des financements, pour une connexion au réseau en deux ans et demi, donc il est possible d’engager de grands travaux et de les finaliser rapidement de façon rentable financièrement. Nous avons le double objectif du développement et de la rentabilité financière et nous voulons démontrer que des projets à forte valeur ajoutée en termes d’impact permettent aussi de gagner de l’argent.

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Quels sont les exemples de grands projets d’infrastructures que vous soutenez actuellement ?

Je citerai le projet de centrale hydraulique Nachtigal au Cameroun de 420 MW, de 1,2 milliard de dollars. Nous sommes actionnaires aux côtés d’EDF et d’IFC notamment. Ce projet a démarré et devrait fournir de l’énergie propre au Cameroun dans des délais assez rapides.

Au Sénégal, nous avons également le projet de centrale électrique de Malicounda [120 MW, ndlr], dont la BAD sera le principal prêteur. Le président Macky Sall nous a demandé de travailler avec la SELENEC pour structurer ce projet et pour rechercher un partenaire stratégique. La construction a commencé il y a environ deux mois.

Je citerai bien sûr le projet emblématique du pont route-rail sur le fleuve Congo, qui connectera Brazzaville à Kinshasa. On ne peut plus avoir sur le continent deux capitales séparées par moins de 1,5 km de distance sans connexion physique. Ce projet bénéficiera d’une part aux populations qui ne seront plus contraintes d’embarquer sur des pirogues, mais cela aura aussi un impact au niveau de l’économie, en instaurant un lien entre l’Afrique du Sud et le Nord.

Une étape importante a été franchi avec la signature de l’accord interétatique du pont route-rail lors du dernier forum Africa Investment Forum. Est-ce la perspective de voir bientôt ce projet se concrétiser ?

La signature de l’accord interétatique représente un progrès considérable pour le projet du pont route-rail entre les deux Congo. Elle permet de créer le cadre juridique pour la réalisation de ce projet transfrontalier. Les présidents Sassou-Nguesso et Tshisekedi m’ont reçu à deux reprises en audiences conjointes, ce qui est rare.

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Les deux Etats ont choisi Africa50 pour conduire ce projet, en collaboration avec la CEAC et la BAD. Il y aura des avancées majeures dès 2020, que ce soit au niveau de la sélection du partenaire stratégique qui rejoindra le consortium pour la finalisation du projet, ou au niveau de la levée des financements. Ensuite viendra la construction.

Que recouvre le MoU signé avec l’institution américaine Power Africa le 12 novembre dernier ?

Il s’agit d’une coopération pour permettre de faire avancer un certain nombre d’initiatives dans le secteur de l’énergie. Power Africa apportera sa capacité institutionnelle à pousser des projets comme les nôtres sur le continent.

La Zleca permettra-t-elle de renforcer la mutualisation des ressources pour développer les infrastructures africaines ?

L’attractivité du continent sera renforcée par la plus grande zone de libre-échange mondiale que constitue la ZLECA, depuis la création de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC). Il faudra néanmoins des infrastructures pour opérationnaliser cette Zleca, notamment dans le cadre de projets régionaux. Cela se décline notamment dans les domaines des TIC ou de l’électricité qui sont des secteurs dans lesquels nous intervenons.

Le pont route-rail entre les deux Congo est un bon exemple de mutualisation régionale. Au niveau de la Tech, nous accompagnons des projets de développement de câbles entre plusieurs pays. Nous avons d’ailleurs lancé Africa50 Innovation Challenge qui permettra une connexion du dernier kilomètre pour renforcer l’accès Internet haut débit de façon abordable et fiable dans les régions les plus mal desservies sur le continent.

Vous citez régulièrement l’exemple du Maroc en termes de gouvernance pour accompagner des projets d’infrastructures sur du long terme. Quid des évolutions dans d’autres pays africains ?

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Le Maroc offre une stabilité réglementaire et un cadre qui rassure les investisseurs. Cela étant, plusieurs pays ont fait des efforts significatifs pour offrir ce cadre favorable, comme le Rwanda ou l’île Maurice qui sont d’ailleurs très bien classés au Doing Business de la Banque mondiale.

En attendant que tous les pays offrent ce type de stabilité, il existe des mécanismes de la Banque mondiale et de la BAD qui permettent de couvrir les risques souverains. Ce sont des mécanismes transitoires, permettant de disposer d’un cadre réglementaire qui puisse satisfaire les investisseurs.

Quel regard portez-vous sur les milliards d’investissements injectés par la Chine dans le cadre de PPP, pour développer les infrastructures et dont les coûts sont parfois critiqués par les observateurs internationaux du développement ?

L’Afrique doit regarder ses intérêts et discuter pour obtenir le meilleur deal possible. La Chine est un partenaire comme un autre. Le fonds d’investissement que je dirige a des règles prudentielles de diversification de nos partenariats. Par exemple, un seul investisseur ne peut pas avoir plus de 20% de participation. Ces règles ne sont pas controversées aussi. L’Afrique devrait avoir la même exigence au niveau des règles de diversification de partenariats pour empêcher qu’un seul partenaire ne couvre l’intégralité des besoins. Je ne dis pas que cela est le cas pour la Chine. Ce pays est d’ailleurs très utile pour notre continent. Nous voulons simplement que les négociations soient équilibrées et que l’Afrique ait autant à y gagner que ses partenaires, quels qu’ils soient. Je précise toutefois que la situation évolue plutôt favorablement sur le continent. On apprend tous de ses erreurs.

Source: La Tribune Afrique/Mis en ligne: Lhi-tshiess Makaya-exaucée

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