Présidentielles : « Le peuple togolais doit se reconnaître dans un nouveau contrat social »

Ex-Premier ministre et ex-Président de l’Assemblée nationale du Togo, Agbéyomé Kodjo, sera candidat à l’élection présidentielle de 2020. (Crédits : DR)

Après avoir occupé les postes de Premier ministre, de Président de l’Assemblée nationale et campé plusieurs mandats de ministres d’Etat, Agbéyomé Kodjo, sera donc candidat à l’élection présidentielle de 2020, pour le compte du Mouvement patriotique pour la démocratie et le développement (MPDD). Il appelle l’opposition à faire front commun dès le premier tour contre le président Faure Gnassingbé qui brigue un quatrième mandat.

La Tribune Afrique – Qu’est-ce qui vous a poussé à présenter votre candidature, en dépit d’un climat qui semble actuellement favorable au président Faure Gnassingbé ?

Kodjo Agbeyome – Le Togo est à un tournant majeur de son Histoire pour répondre aux cris de détresse sans précédent des populations et particulièrement de la jeunesse. C’est dans ce contexte que nous enregistrons sur le terrain la percée de nos valeurs à la suite de la participation de notre formation politique aux dernières élections législatives et locales. C’est ce qui a conduit le bureau politique de notre parti, motivée par la requête des militants, à faire appel à mon expérience au service de la nation. Pour mémoire, l’opposition républicaine n’a réussi à gagner des mairies lors des élections locales qu’à la faveur d’une mutualisation de nos forces, qui s’impose d’autant plus à l’occasion de la prochaine élection présidentielle et ce, dès le premier tour, car il n’y en aura sans doute pas de second au regard des manœuvres du pouvoir central.

Est-ce dans cette logique que vous avez créé une cellule stratégique républicaine de l’opposition (CSRO) ?

Précisément, la CSRO a été créée pour mutualiser les énergies de l’opposition républicaine et pour mieux soutenir une candidature unique. Nous voulons établir une gouvernance plurielle où toutes les forces politiques qui auront participé à cette victoire auront un rôle à jouer lors de la transition qui s’ouvrira. Il faut en finir avec la gouvernance actuelle qui est sujette à caution, et mettre en place une nouvelle Constitution avec de nouvelles institutions de la République. Le peuple togolais doit se reconnaître dans un nouveau contrat social, à travers une Constitution qui nous rassemble et nous ressemble.

Il semble toujours difficile de s’accorder sur une candidature unique de l’opposition…

Monseigneur Kpodzoro, un archevêque togolais, très combatif sur le terrain des droits de l’Homme et de la gouvernance, a rassemblé toute l’opposition, récemment, pour discuter des conditions du processus électoral afin d’éviter des fraudes massives, mais aussi pour appeler à une candidature unique.

Pour le moment, la CSRO suit son chemin. A titre personnel, j’ai d’ailleurs rencontré un certain nombre d’opposants notamment les représentants de la coalition de l’opposition togolaise extraparlementaire (dite C14) et je vais rencontrer prochainement Jean-Pierre Fabre de l’Alliance nationale pour le changement (ANC).

Pensez-vous que Jean-Pierre Fabre accepterait de se positionner dans un mouvement de front commun sans être à la tête de l’opposition ?

Si Jean-Pierre Fabre est investi par l’ensemble de l’opposition, nous serons derrière lui.

Et s’il s’agissait de Tikpi Atchadam du parti national panafricain (PNP?

Nous le soutiendrons également. Nous voulons une alternance paisible et pacifique au Togo. Le moment venu, j’irai le voir. Il représente une force politique et une conscience avec laquelle il nous faut composer. Dans notre démarche, toute forme d’exclusion est rédhibitoire.

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Vous avez évoqué, lors d’une précédente interview, un triple coup d’Etat qui a conduit le pays à la faillite : quel regard portez-vous sur la situation socio-économique du Togo ?

La présidence de la République et le gouvernement doivent être en mission de service public, pour assurer le bien-être des populations et respecter les règles de l’alternance. Leur mission est de rassembler la population et de mobiliser toutes les énergies pour un développement et une prospérité partagée par tous.

Aujourd’hui, les fonctionnaires avec leurs maigres salaires vivent une situation de surendettement et les commerçants peinent à vendre leurs marchandises faute de pouvoir d’achat des populations. Quant aux jeunes, ils veulent quitter le pays par légions !

Notre maison brûle, pourtant, nos voisins et la communauté internationale semblent regarder ailleurs. Il ne faut pas qu’ils se retrouvent demain dans une position de sapeurs-pompiers. Ce serait trop tard. Laisser Faure Gnassingbé briguer un quatrième mandat, c’est ouvrir la voie à une présidence à vie car il pourrait encore changer la Constitution et plonger le pays dans un chaos indescriptible.

La configuration démographique de l’Afrique qui est marquée par une forte proportion de jeunes, aspirant à prendre part à la transformation de leur environnement, est parfaitement incompatible avec ce type de présidence qui ne produit pas les résultats attendus, car dépourvue de vision, de créativité et d’innovation. Il y a quelques semaines au Togo, on a assisté à une ruée de dizaines de milliers jeunes vers le service des passeports pour prendre part à la Loterie-Visa afin de rejoindre les Etats-Unis pour les plus chanceux, tandis que les moins chanceux traverseront le Sahel pour se retrouver en Libye et risqueront la mort dans la Méditerranée, ou constitueront un lot de migrants pour l’Europe où ils seront livrés à leur propre sort…

Vous citez Jacques Chirac « la maison brûle » et vous êtes à Paris depuis quelques jours (entretien réalisé le 25 octobre) : comment observe-t-on votre candidature depuis la France ?

En diplomatie, il faut savoir rester discret. J’ai été Premier ministre, président de l’Assemblée nationale, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité notamment. J’assume actuellement les fonctions de Président de la Commission Défense et Sécurité à l’Assemblée nationale togolaise (…) Pendant mon séjour, j’ai rencontré plusieurs personnalités avec qui j’ai partagé le bien-fondé de ma démarche et j’ai été attentivement écouté.

Vous disposez effectivement d’une longue expérience politique au Togo, et ce, depuis Gnassingbé Eyadema dont vous avez été le Premier ministre : n’y a-t-il eu aucun progrès sous la présidence de Faure Gnassingbé ?

La présidence actuelle est la moins inclusive, et la moins efficace que je connaisse. Faure Gnassingbé a réussi la prouesse de faire regretter son père aux Togolais, qui était plus proche des populations. On pensait qu’il ferait mieux, mais tel n’est malheureusement pas le cas.

Pourtant, l’attractivité du Togo semble se renforcer au point où le pays serait devenu un centre névralgique des affaires au niveau de la sous-région et qu’il a fait un bond de 40 places dans le Doing Business 2020, se classant parmi les pays les plus réformateurs au monde…

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Il se dit que l’environnement des affaires s’améliore et qu’il est possible de créer une entreprise en moins d’une journée mais posez-vous la question : combien d’entreprises ont été créées ? Pour combien d’emplois offerts aux jeunes ? L’image que l’on doit retenir c’est l’incapacité du pouvoir à mettre en place des politiques publiques tendant à créer les conditions idoines pour retenir sa jeunesse. Si ces indicateurs que vous décrivez sont le reflet de la situation du pays, pourquoi les jeunes quittent-ils autant le Togo ? Comment expliquer que la majorité des Togolais croupissent encore dans la misère ?

Il y a donc une faillite de la gouvernance de ce pays qui d’ailleurs est très endetté, contrairement à ce qu’on prétend. On ne peut pas, à travers une communication chèrement payée, faire croire à la communauté internationale que tout va bien au Togo. De plus, nous sommes membres de la Cedeao où la règle est de deux mandats au plus. Dès lors, comment fermer les yeux sur la volonté de Faure Gnassingbé de briguer un quatrième mandat présidentiel ?

Quelles seraient les mesures-phares que vous prendriez en cas de victoire à l’élection présidentielle ?

Je réconcilierai les Togolais. Premièrement, en libérant ceux qui ont été abusivement emprisonnés, notamment Kpatcha Gnassingbé qui n’a pas sa place en prison. Il n’est pas le seul. Beaucoup sont emprisonnés pour délit d’opinion, nous les libérerons. Par ailleurs, nous abolirons la loi qui limite les manifestations et qui a été d’ailleurs retoquée par la Commission des Droits de l’Homme des Nations unies. Nous mettrons en place une assemblée constituante en vue de l’adoption, en temps opportun, d’une nouvelle loi fondamentale adaptée aux besoins des populations et aux exigences du moment. Nous revisiterons la loi sur la décentralisation, notamment les mesures tendant à limiter la marge de manœuvre des maires au niveau du Grand Lomé. Nous procéderons à un réajustement des salaires et de certaines taxes fiscales pour relancer la consommation. Ensuite, nous créerons une fonction publique hospitalière pour que les médecins et le personnel hospitalier soient payés à leur juste valeur et ne partent plus dans les cliniques privées. Nous mettrons en place la couverture mutuelle universelle et permettrons aux plus nécessiteux de se faire soigner gratuitement. Au niveau de l’éducation, nous engagerons des réformes pour orienter les élèves vers des formations plus adaptées aux besoins du marché et pour soutenir l’entrepreneuriat. Nous accompagnerons également les jeunes et les femmes auprès des institutions financières dans leurs projets, afin de leur faciliter l’accès au crédit.

Au niveau de l’agriculture, nous mettrons en place des coopératives et procurerons des terrains aux plus jeunes, à travers tout le pays. Nous prendrons des mesures pour attirer des investisseurs privés pour favoriser la création d’emplois et nous mettrons en place des politiques d’attraction pour le tourisme. Nous prendrons également les mesures nécessaires pour résoudre le problème d’inondation dans le pays, en particulier dans la capitale.

Que feriez-vous pour lutter contre la corruption ?

C’est une plaie qui gangrène le Togo. Des faits de corruption avérés et restés impunis, encouragent certains à en faire autant. Des mesures assez sévères seront donc prises. Nous créerons un service de recouvrement des créances de l’Etat. Nous demanderons des remboursements à ceux dont il aura été prouvé qu’ils ont détourné des fonds publics, sans quoi des poursuites judiciaires s’ensuivront. Dans un souci de réconciliation, nous éviterons néanmoins toute chasse aux sorcières et toute politique de revanche.

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Vous avez exercé de nombreuses fonctions au sommet de l’Etat : en quoi votre candidature serait-elle synonyme de rupture pour les Togolais ?

Vous savez, les Togolais ne veulent pas grand-chose, sinon qu’on les respecte dans leurs droits et dans leur dignité. Or, le type de gouvernement actuel ne fait pas la fierté des Togolais, qui se sentent trahis et laissés-pour-compte. Nous voulons une République juste, qui offre à tous une égalité de chance, une République qui protège et encourage les initiatives et les talents pour sortir de ce climat de défiance qui mine les relations entre la population et le pouvoir en place.

Subissez-vous des pressions actuellement et craignez-vous pour votre sécurité ?

A tout moment, tout peut arriver. En avril 2005, je suis rentré de force au Togo suite à la mort du Général Eyadema. Le Président feu Omar Odimba Bongo était intervenu auprès du président Faure Gnassingbé pour que je rentre paisiblement au pays, avec pour clause que je ne me mêlerais pas de la campagne électorale. Malgré son accord, j’ai pourtant été appréhendé à la frontière par des militaires et accusé d’avoir faussement détourné plusieurs milliards de francs CFA. Aucune trace de détournement public n’avait été trouvée par la commission rogatoire envoyée en France sur mon compte. J’ai fait l’objet d’une arrestation politique et libéré sous pression du Quai d’Orsay. En janvier 2013, j’ai aussi été accusé d’avoir incendié les marchés de Lomé et de Kara, et on m’a envoyé un commando de plusieurs dizaines d’éléments de sécurité, pour défoncer quatre portes à mon domicile et me sortir de mon lit, sans mandat d’amener et sans que mon immunité d’ancien président de l’Assemblée nationale ne soit levée. On m’a jeté à la gendarmerie nationale où j’ai passé 40 jours, pour m’entendre dire que c’était finalement une erreur judiciaire. Je ne crains plus pour ma vie.

Ma candidature ne sera pas du goût de certains mais normalement je ne devrais pas être un danger car nous travaillons tous pour le pays.

Craignez-vous des dysfonctionnements lors de l’élection présidentielle ?

Il faut revoir un certain nombre d’éléments comprenant le fichier électoral, la composition de la Céni (Commission électorale nationale indépendante) et la loi électorale pour mettre fin à des fraudes et des irrégularités criardes dont nous sommes coutumiers (…) Lorsque le pouvoir affirme qu’il assure le financement des élections sans apports extérieurs, c’est une façon de dire qu’il ne souhaite pas être surveillé, notamment par l’Union européenne (UE). Nous allons donc exiger des observateurs, notamment de l’OIF de l’UE et de l’ONU.

Source: La Tribune Afrique/Mis en ligne : Lhi-tshiess Makaya-exaucée

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