Guinée : un dimanche de vote sous les radars

Pendant que tous les gouvernements s’affairent à répliquer à la pandémie du Covid-19, Alpha Condé a convoqué ce dimanche un scrutin contre vents et marées.

C’est le flou total ce dimanche 22 mars matin, alors que cinq millions de Guinéens sont invités à se rendre aux urnes pour des élections législatives couplées à un référendum constitutionnel. Depuis hier, déjà, les usagers connaissent une instabilité au niveau de leur connexion aux réseaux sociaux et téléphoniques avec WhatsApp ralenti notamment. Officiellement, ils étaient prévenus en quelque sorte puisque la société Guilab, qui gère le service, a déclaré en amont que des travaux auraient lieu sur un câble sous-marin à fibre optique ce week-end. MTN, l’un des principaux réseaux téléphoniques de Guinée, a également déclaré que certains services Internet et téléphoniques seraient en panne.

Le pouvoir en Guinée persiste

La veille, le chef de l’État, Alpha Condé, a tenté de rassurer : « Ces scrutins se feront dans le calme et la sérénité. J’en suis convaincu. (Ils) vont se dérouler dans la transparence, dans le respect absolu des règles démocratiques et des usages républicains », a affirmé le président Condé, dans un discours publié samedi sur la page Facebook de la présidence guinéenne. L’argument du chef de l’État et du gouvernement est clair : s’agissant de la controverse sur le fichier électoral, le pouvoir guinéen considère qu’elle n’a plus lieu d’être puisque la commission électorale aurait retiré tous les électeurs à l’identité et à la réalité douteuses. « La Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), l’Union africaine (UA) et l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), ont fait des recommandations intégralement prises en compte », a dit Alpha Condé s’adressant aux partenaires internationaux de la Guinée. Sauf qu’à ce jour, aucun organe indépendant n’a pu vérifier que ce fichier électoral a bien été nettoyé par la Céni, avant la tenue du vote. Et la mission d’intermédiation de la Cedeao a tout simplement suspendu sine die sa venue sur fond de crise de coronavirus. La Cedeao n’enverra pas non plus d’observateurs. Tous craignent un enlisement de la crise politique actuelle avec des incidents sécuritaires, des troubles à quelques mois de l’élection présidentielle. Samedi encore, l’Union africaine a appelé dans un communiqué les acteurs à un dialogue politique inclusif. Moussa Faki, président de la Commission de l’Union africaine, s’est dit préoccupé « face aux tensions et aux divergences qui prévalent entre les acteurs politiques guinéens et leurs conséquences potentielles sur la stabilité à long terme du pays ».

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Une Constitution qui déchaîne les passions

La modification de la loi fondamentale pourrait permettre au chef de l’État de briguer un troisième mandat, accuse le FNDC, le collectif de partis et de la société civile. De son côté, Alpha Condé, 82 ans, élu en 2010 et réélu en 2015 ne peut pas se représenter, l’actuelle Constitution limite à deux le nombre de mandats. La nouvelle que propose le président Condé également. Sauf, accusent ses opposants, qu’elle lui permettra de remettre son compteur personnel à zéro et de marcher sur les pas des chefs d’État africains qui ont modifié la Constitution pour se maintenir au pouvoir. Condé assure qu’il s’agit de doter son pays d’une Constitution « moderne ». Elle codifierait l’égalité des sexes, interdirait l’excision et le mariage des mineurs. Elle veillerait à une plus juste répartition des richesses en faveur des jeunes et des pauvres.

À la différence de son collègue ivoirien Alassane Ouattara qui a mis fin à des mois de spéculations en mars en annonçant qu’il ne briguerait pas sa propre succession, Alpha Condé entretient le flou. Sans laisser le moindre doute à ses adversaires. Pourquoi serait-il impossible d’autoriser un troisième mandat comme dans d’autres pays, demandait récemment l’ancien opposant historique, premier président démocratiquement élu après des décennies de régimes autoritaires. Depuis six mois, les manifestations se poursuivent et au moins 31 civils et un gendarme ont été tués.

Heurts et incidents dans le pays

En tout cas, les opposants au scrutin maintiennent la pression. Dans la nuit de vendredi à samedi, plusieurs bâtiments administratifs ont été attaqués et incendiés et du matériel électoral détruit. Plus tôt dans cette même journée du vendredi 20 mars, des tirs ont été signalés dans un camp militaire à Conakry.

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Des manifestants ont attaqué la gendarmerie et la sous-préfecture de Porédaka, dans la région de Mamou (Centre). Ils « ont déchiré des listings et saccagé des dizaines de cartons contenant des cartes électorales », a déclaré samedi à l’AFP un responsable administratif local. Deux écoles publiques devant servir de bureaux de vote ont également été incendiées dans la ville de Mamou, selon un autre responsable administratif.

Dans la zone de Pita (Centre-Nord), les sous-préfectures de Brouwal Tappé et de Bantignel ont été incendiées vendredi dans la nuit, selon des témoins et un responsable administratif. À Yomou (extrême sud du pays), le palais de justice a été incendié, assure une source de sécurité locale.

À Labé, principale ville dans le Nord, des partisans du FNDC ont érigé samedi des barricades et brûlé des pneus sur la chaussée, selon des témoins. Des forces de l’ordre étaient postées devant les bâtiments publics, dont l’hôpital, le gouvernorat et les résidences du gouverneur et du préfet, selon les mêmes témoins. « Je confirme qu’à l’intérieur du pays, ça bouillonne un peu partout », a déclaré samedi à l’AFP un responsable du ministère de l’Administration du territoire (Intérieur). Le ministre de l’Administration, le général Bouréma Condé, n’a pas répondu samedi aux appels de l’AFP.

Des appels au calme et au respect des droits humains

Des groupes de défense des droits humains ont appelé les autorités à faire preuve de retenue dans la répression des manifestants. « La Guinée s’engage ce week-end dans des élections législatives et un référendum contesté par une partie de la population dans un contexte de répression systématique des opposants au projet de révision constitutionnelle », a déclaré Fabien Offner, chercheur au bureau d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale. « Rien ne saurait justifier les atteintes aux droits humains avant, pendant et après ces élections. Toutes les personnes arbitrairement arrêtées doivent être libérées immédiatement et sans condition, les droits à la vie et à l’intégrité physique doivent être protégés. »

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« Le gouvernement guinéen doit veiller à ce que la police et les gendarmes fassent preuve de retenue et de discipline lorsqu’ils contrôlent les manifestations de l’opposition », a déclaré Corinne Dufka, directrice de l’Afrique de l’Ouest à Human Rights Watch. « Les autorités guinéennes doivent mener des enquêtes crédibles sur les allégations d’abus et punir les responsables. »

Pour éviter un camouflet après plusieurs reports au dernier moment, et ce malgré la grave menace sanitaire que représente le Covid-19 pour les populations, le pouvoir a maintenu jusqu’au bout son appel à voter. La présence de cette maladie suscite une attention particulière dans un pays où la fièvre Ebola a fait 2 500 morts entre 2013 et 2016. Pour que les modifications de la Constitution soient approuvées, plus de 50 % des suffrages exprimés doivent être favorables.

Source: Le Point Afrique /Mis en ligne :Lhi-tshiess Makaya-exaucée

Tribune d'Afrique

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