En Algérie, « la répression ne se confine pas »

Justice algerie

L’emprisonnement d’un journaliste et le « harcèlement judiciaire » contre un opposant inquiètent profondément les acteurs de la société civile.

« La trêve du hirak n’a pas été suivie par la trêve de la répression. » Las, des militants du mouvement populaire algérien, né le 22 février 2019 contre un cinquième mandat du président déchu Abdelaziz Bouteflika, sont abattus. Choqués. En colère. Eux qui ont tous appelé à suspendre les manifestations bihebdomadaires du hirak pour éviter la propagation du coronavirus dans un pays si mal préparé à affronter la crise sanitaire, quitte à risquer d’essouffler durablement la contestation, n’en reviennent pas. « Apparemment, chez nous, la répression ne se confine pas », déclare une militante du hirak.

« Une paralysie partielle du corps »

La condamnation, mardi 24 mars, de l’opposant Karim Tabbou, coordinateur du parti l’Union démocratique et sociale (UDS), à un an de prison ferme, en appel, et la mise sous mandat de dépôt, pour « incitation à un attroupement non armé » et « atteinte à l’intégrité du territoire national », du journaliste et activiste Khaled Drareni, directeur du site Casbah Tribune et correspondant de Reporters sans frontières (RSF) et de TV5 Monde, a profondément choqué l’opinion. D’autant que le déroulement du procès de Tabbou a été marqué par le malaise de ce dernier face aux juges qui lui a causé, selon ses avocats, « une paralysie partielle du corps ».

Khaled Drareni était sous « contrôle judiciaire » à la suite de son arrestation le 7 mars dernier, alors qu’il couvrait une manifestation dans le centre-ville d’Alger, il a été maintenu durant trois jours en garde à vue.

En l’absence des avocats

« La mise en détention préventive est une mesure exceptionnelle en vertu des dispositions de la Constitution et du Code de procédure pénale. L’épidémie du coronavirus exige au contraire d’alléger la pression carcérale pour éviter la propagation du virus », a rappelé la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADDH).

Ce même mardi 24 mars, deux activistes du hirak, Samir Benlarbi et Slimane Hamitouche, ont été maintenus en détention provisoire par la cour d’Alger. Placé en détention une première fois le 12 septembre 2019 après avoir été inculpé « d’atteinte au moral de l’armée » par un tribunal, Karim Tabbou avait été remis en liberté le 25 septembre.

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De nouveau arrêté dès le lendemain, il a été inculpé d’« incitation à la violence » et une nouvelle fois incarcéré, puis condamné à une année de prison, dont six mois ferme le 11 mars dernier et devait donc être libéré, au plus tard, ce 26 mars. Le procureur a fait appel de ce jugement et le procès en appel a été programmé pour ce 24 mars « sans avertir la défense du concerné », selon ses avocats.

La version du parquet

Pour l’avocat Abdelghani Badi, « La condamnation de Karim Tabbou restera comme une tache honteuse dans l’histoire de la justice algérienne. Ce procès n’est pas équitable et est illégal. Nous n’allons pas nous taire face à ces violations des procédures pénales et de la Constitution. Nous allons engager des poursuites contre ceux qui prononcé cette condamnation ».

Selon la version du parquet général, « l’accusé Tabbou Karim a été appelé à la barre et après avoir été interrogé sur son identité et lui avoir notifié les charges retenues contre lui, il a refusé de répondre aux questions du président de la chambre, demandant le report de son procès pour que sa défense soit présente et vu son état de santé qui ne permet pas de le juger ». « Pour confirmer l’état de santé de l’accusé, le président de l’audience a ordonné l’examen de l’accusé par un médecin, suite à quoi il a été emmené à l’infirmerie de la Cour », a précisé la source. Après une heure, « la Cour a décidé de poursuivre le procès vu la présence du collectif de défense de l’accusé, mais ce dernier et ses avocats ont maintenu leur demande de reporter l’affaire, une demande qui n’a pas été approuvée par les magistrats de la chambre correctionnelle ». « Après les réquisitions du parquet général, le président de la chambre a donné la parole aux avocats de l’accusé conformément à la loi, mais ils ont refusé de faire leur plaidoyer en maintenant leur demande de report », se justifie le parquet général.

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Tebboune interpellé

L’ordre des avocats, qui appelle le président Abdelmadjid Tebboune à ouvrir une enquête sur cette affaire, a considéré que la programmation du procès en appel de Karim Tabbou est « en violation » avec l’arrêté du ministre de la Justice, valable du 17 au 31 mars 2020, et qui stipule « l’arrêt momentané des audiences pénales dans les cours de justice et les tribunaux », pour lutter contre la propagation du coronavirus en Algérie.

La même organisation a dénoncé aussi le fait que « le dernier jugement rendu le 11 mars dernier, condamnant Tabbou à une année de prison, dont six mois avec sursis, n’avait pas encore été établi par le tribunal de Sidi M’Hamed (Alger-Centre), que la Cour d’Alger programmait déjà, mardi, le procès en appel et a condamné le militant politique à une année de prison ferme, alors qu’il se trouvait à l’infirmerie, après son malaise lors de l’audience ».

L’ordre des avocats, qui a suspendu toute coordination avec toutes les parties judiciaires et administratives, rapporte également que le procureur général de la Cour d’Alger « avait refusé de recevoir le collectif d’avocats », qui lui demandait audience pour s’enquérir de l’état de santé de Karim Tabbou et s’expliquer sur la programmation du procès.

Le Parlement européen s’indigne

« En cette période de confinement total des Algériens, le pouvoir en place active ses machines de répression et accélère la contre-révolution en essayant d’étouffer toutes les voix discordantes », s’insurge le Comité national pour la libération des détenus.

Le Parlement européen, par la voie de Maria Arena, présidente de la sous-commission des droits de l’homme, et d’Andrea Cozzolino, président de la délégation pour les relations avec les pays du Maghreb, a qualifié, la condamnation de Karim Tabbou « d’incompréhensible » et « contraire à l’État de droit », précisant que « la condamnation de Karim Tabbou en appel hier, et en l’absence de ses avocats, va à l’encontre de son droit à un procès équitable dont il bénéficie en vertu du droit algérien ainsi que des conventions internationales ratifiées par l’Algérie ». « Alors que nous souffrons tous de la crise sanitaire mondiale, nous appelons les nouvelles autorités algériennes à prendre toute la mesure qu’une telle décision pourrait avoir sur l’intégrité physique de M. Tabbou et sur celle de l’ensemble des détenus du hirak ainsi que les risques sérieux en matière de santé publique », ajoutent les représentants du Parlement européen.

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« Message effrayant » pour la contestation

Le ministère de la Justice algérien avait tenu de rassurer : « Contrairement aux informations relayées sur certains réseaux sociaux, le ministère informe qu’aucun cas de contamination au coronavirus n’a été enregistré dans l’ensemble des établissements pénitentiaires à travers tout le territoire national. »

Pour Amnesty International, « [cette] décision de justice envoie un message délibéré et effrayant aux manifestants, y compris aux militants politiques et autres militants de la société civile, que toute personne qui ose s’opposer ou critiquer le gouvernement sera punie. Karim Tabbou n’aurait jamais dû être inculpé en premier lieu simplement pour avoir exprimé des opinions politiques pacifiques et les autorités doivent le libérer immédiatement et sans condition ».

« La mise en détention d’un journaliste révèle d’abord une série d’échecs, écrit l’éditorialiste Abed Charef sur sa page Facebook. Échec du processus démocratique, échec de la gouvernance, des institutions, de la justice, de l’exercice des libertés, échec du système médiatique. C’était valable du temps de la disparition de Djamil Fahassi, [journaliste victime de disparition forcée durant la guerre civile des années 1990, NDLR]), c’est valable aujourd’hui, ce sera valable demain, pour tous les combats à veiller. Le combat pour les libertés continue. La solidarité, évidente, ne suffit pas. Il y a obligation de réfléchir aux moyens de bâtir un système où l’État protège le journaliste, y compris contre ses propres erreurs, où la presse libre est un acteur majeur pour renforcer deux objectifs indissociables, les libertés et la souveraineté nationale. »

Source: Le Point Afrique/Mis en ligne: Lhi-Tshiess Makaya-Exaucée

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