Algérie : les raisons du remaniement gouvernemental

 Il fallait réagir face à la crise sanitaire du Covid-19, qui a amplifié les conséquences économiques et sociales de la baisse des cours des hydrocarbures.

La double crise pétrolière et sanitaire semble avoir dicté un « recentrage » de l’exécutif vers des priorités économiques. Après six mois de gouvernance, Abdelmadjid Tebboune cherche à renforcer son exécutif face à la multiplication des contraintes économiques, en pleine crise pétrolière doublée d’une crise sanitaire imposée par le coronavirus. À la lecture des postes touchés par le remaniement annoncé lundi soir, on constate que les portefeuilles « politiques » (Intérieur, Affaires étrangères et Justice) ainsi que le poste de ministre de la Défense – que garde le chef de l’État – ont été épargnés par ce mouvement partiel, laissant penser que la composition du gouvernement Djerad II a été dictée par une urgence économique.

Dépendance à l’or noir

« Après six mois, il est important de passer à une autre étape. Celle de la concrétisation des objectifs tracés », confie-t-on du côté du Palais présidentiel. « Pour cela, il a été important de recentrer certains secteurs pour une meilleure optimisation et efficacité. Il a été fait appel à des hommes d’expérience. L’économie demeure la priorité du président. » Dans les milieux économiques, on s’interroge toutefois sur « l’impact réel » de tels changements. « On a l’impression que le gouvernement, bloqué par la réalité des chiffres économiques, en particulier la baisse continue de la fiscalité pétrolière et de la fiscalité ordinaire, essaie de compenser son manque de marge de manœuvre par des annonces et des changements de personnel », note pour Le Point Afrique le journaliste économique Hassan Haddouche. « Mais reculer constamment devant les réformes profondes dont l’Algérie a besoin – réforme des subventions, dévaluation du dinar, réforme du secteur public… – ne nous épargnera pas une cessation de paiements d’ici à dix-huit mois. »

Dans les faits, l’économie algérienne reste toujours fortement dépendante des hydrocarbures. Le prix de référence du baril de pétrole a été revu à la baisse de 50 à 30 dollars (de 45 à 27 euros) dans la récente loi de finances complémentaire, alors que le gouvernement a décidé de réduire de moitié le budget de fonctionnement de l’État et a annoncé une réduction de l’énorme facture des importations de 41 à 31 milliards de dollars (38 à 28 milliards d’euros).

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Dans l’urgence, les autorités ont donc fait appel à un homme de la maison en la personne d’Abdelmadjid Attar, 74 ans, qui a été ministre des Ressources en eau en 2003, et surtout PDG de Sonatrach entre 1997 et 1999 après avoir occupé plusieurs postes au sein de la major des hydrocarbures, notamment celui de directeur de la division exploration. L’homme, reconverti en consultant dans le domaine énergétique, est connu pour son franc-parler. Dès son installation ce mercredi 24 juin au siège du ministère de l’Énergie, il a déclaré aux journalistes : « Ce n’est pas le moment de parler des priorités, nous avons des ambitions et des objectifs à atteindre. Si je me mets à évoquer les priorités maintenant, cela donnera de la langue de bois, ce qui n’est pas dans mes habitudes. »

« Oublier la rente énergétique »

D’après une source officielle, les objectifs de cette nomination visent, notamment, à « passer à une phase de revalorisation des ressources et au développement des produits dérivés pétroliers. L’Algérie doit maintenir son statut sur le marché pétrolier et gazier ». Pour rappel, l’Algérie, en la personne du ministre de l’Énergie, assure la présidence tournante de l’Opep depuis janvier 2020, succédant au Venezuela à la tête de l’organisation. Lundi dernier, le panier de l’Opep, constitué de prix de référence de 13 pétroles bruts, s’était établi à 39,85 dollars le baril. Ce panier de référence (ORB), qui comprend notamment le pétrole algérien (le Sahara Blend), a atteint 38,96 dollars. Il s’agit d’une importante progression enregistrée depuis le début de la crise du marché mondial du pétrole impacté par la pandémie du Covid-19 avec la chute de la demande. Cette progression des prix des pétroles brut est enregistrée avec la poursuite des efforts des 23 pays signataires de la déclaration de la Coopération pour enrayer la chute drastique des cours de l’or noir, tombé jusqu’à 16 dollars le baril.

Abdelmadjid Attar a reconnu lors de sa prise de fonctions que « la situation énergétique au niveau mondial a changé depuis près d’une dizaine d’années, notamment à cause de la récession économique mondiale. Il y a aussi la baisse des prix du pétrole à partir de 2014 ainsi que la pandémie de Covid-19 depuis le début de l’année en cours. Les analystes disent désormais que le secteur de l’Énergie ne peut pas poursuivre avec la même organisation et les mêmes objectifs ». 

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Les mines, l’autre richesse

« La problématique est que l’économie nationale doit oublier la rente énergétique et doit travailler sur la production de nouvelles richesses à moyen terme », a-t-il défendu, en soulignant l’intérêt pour le secteur de « travailler dans un climat de sérénité et de stabilité loin des rumeurs pouvant créer un sentiment d’instabilité auprès des cadres dirigeants ».

Le secteur de l’Énergie a beaucoup souffert des grandes affaires de corruption qui ont touché le géant Sonatrach, mais aussi du jeu incessant de chaises musicales des dirigeants. En moins de trois ans, quatre PDG se sont ainsi succédé à la tête de Sonatrach. Le nouveau ministre a aussi salué la création d’un ministère de la Transition énergétique et des Énergies renouvelables, confié au professeur Chems Eddine Chitour, qui quitte le département de l’Enseignement supérieur. Et en blaguant, il a souhaité « beaucoup de courage » à son homologue des Mines, son prédécesseur à l’Énergie, Mohamed Arkab : « Attention, les mines, c’est explosif ! » Car une des nouveautés de ce remaniement est le partage l’ancien gros ministère de l’Énergie et des Mines en deux départements distincts. « C’était un paradoxe : l’Algérie est un grand pays minier, hélas, les mines étaient auparavant concentrées dans une petite direction. Les mines sont une richesse au même titre que le gaz et le pétrole », soutient une source gouvernementale.

Les statistiques, « talon d’Achille »

Pour les autres secteurs, la réorganisation de certains ministères renseigne sur les priorités du gouvernement Djerad. Par exemple, dédier à l’industrie pharmaceutique un ministère entier « afin de mettre un terme aux dysfonctionnements dans ce secteur et, à terme, arriver à exporter notre production pharmaceutique », assure-t-on côté gouvernement.

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Un autre chantier est celui dévolu au ministère de la Numérisation et des Statistiques sous la responsabilité de Mounir Khaled Berrah, ex-patron de l’Office national des statistiques. « Aucun secteur n’a de véritables statistiques. Les chiffres diffèrent d’un gouvernement à un autre, voire d’un responsable à un autre », reconnaît un haut cadre de l’État, ajoutant que « les statistiques sont le talon d’Achille de l’économie algérienne ».

Quant au secteur du numérique, on atteste dans l’équipe dirigeante que trop de retard a été accumulé « pour différentes raisons, et pour certaines malveillantes ». Pour rappel, l’ancienne ministre des TIC, Houda Feroun, a été citée dans une affaire de corruption dont le dossier a été transmis à la justice en mars 2020.

Les secteurs des travaux publics et des transports aussi sont scindés en deux ministères. « Ces deux secteurs ont été regroupés par le passé uniquement pour faciliter l’octroi des marchés à certains. Ni les transports ni les travaux publics ont été gérés », explique une autre source officielle, alors que les procès pour corruption en cours et impliquant de hauts responsables de l’État, dont deux ex-Premiers ministres, rappellent l’étendue de la prébende qui a touché toute une part de l’économie, en particulier le BTP.

L’inquiétude des PME-PMI

Enfin, une autre priorité de l’exécutif d’Abdelaziz Djerad reste la communauté des Algériens à l’étranger, dont le ministère est dorénavant rattaché au Premier ministre et non plus aux Affaires étrangères. Alors qu’à l’urgence économique s’ajoute une urgence politique – entre réforme constitutionnelle et législatives anticipées –, le gouvernement Djerad II devra travailler sous pression. « Nous attendons plus de concertation et de dialogue, surtout que les PME-PMI subissent de plein fouet la crise sanitaire », entend-on dans les milieux économiques. Dans un récent document, synthèse de toutes les propositions transmises aux différents départements ministériels, le Forum des chefs d’entreprise (FCE) s’inquiète : « On ne peut pas imaginer une relance économique avec des entreprises à terre, dont une bonne partie aura disparu par l’effet du coronavirus. »

Source: Le Point Afrique/Mis en ligne: Lhi-Tshiess Makaya-Exaucée

Tribune d'Afrique

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