Tunisie : avant Kaïs Saïed, un quinquennat de feu et de fureur

Kaïs Saïed nouveau président tunisien

L’élection de Kaïs Saïed à la fonction présidentielle trouve ses racines dans l’échec de la mandature précédente. Ce qui s’y est vraiment passé.

De quoi Kaïs Saïed est-il le nom ? On ne le sait pas exactement. Seule certitude, il incarne le rejet de la politique menée ces cinq dernières années. En prêtant serment devant l’Assemblée des représentants du peuple, il devient officiellement président de la République. Son premier discours permet de connaître sa feuille de route. Cet austère revendiqué a emporté l’élection avec 72,7 % des suffrages au second tour. Son succès, un plébiscite, est l’échec des dirigeants qui se sont succédé depuis 2011. Kaïs Saïed a prospéré sur les décombres politiques. Et sur la stupéfiante autodestruction de Nidaa Tounes, le parti qui détenait tous les pouvoirs fin 2014 : présidence de la République, présidence de l’Assemblée, présidence du gouvernement. En voici le récit.

Carré d’as pour BCE

Fin octobre 2014. Un automne printanier nimbe le Lac, le quartier d’affaires de Tunis. Ici, les chancelleries côtoient hôtels d’affaires et sièges sociaux. Au deuxième étage, au milieu d’un charivari de députés élus l’avant-veille, de petites mains et de stratèges que la modestie n’étouffe pas, l’homme du jour et de l’année est engoncé dans un fauteuil en cuir clair. Comme étranger au tumulte, Béji Caïd Essebsi pétille. Son parti, Nidaa Tounes, vient d’arriver en tête aux législatives. Vêtu d’un fin costume gris, l’œil galvanisé par la victoire, l’homme savoure. À 87 ans, le voici au sommet du pouvoir. Une renaissance. L’acmé d’une carrière politique commencée sous Bourguiba, dont il fut le ministre, poursuivie sous Ben Ali. Ironie de l’Histoire, lui qui dit sans ambages « ne pas avoir fait la révolution » se retrouve aux manettes de la démocratie. Son parti a empoché 86 sièges sur les 217 que compte l’hémicycle du Bardo. Pas assez pour diriger seul mais peu importe, l’accord de gouvernement avec le parti islamiste Ennahdha est scellé depuis 2013. Peu importe également s’il a qualifié Ennahdha de « parti du Moyen Âge » durant la campagne. Essebsi se prépare pour la présidentielle qui aura lieu trois semaines plus tard. Il est le favori. « Un boulevard », confie une de ses proches. Un boulevard pour Carthage. Il lui faudra néanmoins deux tours pour l’emporter face à Moncef Marzouki, le président sortant. Adversaire qu’il ne supporte pas au point de refuser tout débat télévisé d’entre-deux-tours. Ce matin, au QG de Nidaa, BCE déroule le programme de son quinquennat, son programme : « restaurer la sécurité après une année ponctuée par trois attentats sanglants, nommer un jeune à la Kasbah d’ici deux ans, préparer un Code des libertés individuelles ». Ce qui sera fait dans l’ordre énoncé. Deux mois plus tard, le voici président de la République. Le parti, son parti, confectionné sur mesure, emporte les trois présidences : République, Parlement, gouvernement. Une victoire totale. Nidaa Tounes version BCE s’est avérée une formidable machine électorale. Difficile d’imaginer que cinq ans plus tard, Nidaa Tounes aura disparu de la carte des pouvoirs. Le germe de l’autodestruction commence son lent ouvrage. Les goélettes des ambitieux fondent sur le vaisseau amiral Nidaa Tounes afin d’en devenir le capitaine. Mais trop de capitaines vont finir pas couler le bateau. Le fils du capitaine ouvrira une brèche qu’il sera impossible à colmater.

Une affaire de famille

Un petit caillou s’est glissé dans le mocassin de « Si Béji ». Personne ne connaissait le prénom d’Hafedh Caïd Essebsi avant l’élection de son père. On le disait « marchand d’alcools » à La Soukhra, façon méprisante de le qualifier. La politique est très souvent une affaire de famille en Tunisie. On l’exerce en couple, les Abbou au « Courant démocrate » ; avec le cercle proche, fils et gendre pour Rached Ghannouchi le leader du parti islamiste Ennahdha ; en fratrie, Nabil et Ghazi Karoui avec « Au cœur de la Tunisie ». Etc. Profil discret, Hafedh se pique soudainement de politique. Son père, désormais 88 ans, est à Carthage. L’âge du capitaine laisse présager qu’il ne postulera pas à un second mandat. Il faut profiter de la marque, planter les jalons pour devenir son successeur. Un enregistrement audio fuitera. On y entend Hafedh expliquer à ses lieutenants que « tant que le vieux est à Carthage, rien ne nous échappera ». Tollé. Ce qui choque l’opinion, plus que l’aspect clanique du propos, c’est la façon dont le fils évoque son père, président de la République de surcroît. Le respect aux aînés n’est pas un vain mot dans la région. Hafedh veut le pouvoir. On ne le lui donne pas ? Il le prendra. Le 1er novembre 2015, le tout-Nidaa est censé se retrouver à Hammamet pour un bureau exécutif. Le combat politique va céder la place à un autre discours : celui des barres de fer. Il fait maussade sur la cité balnéaire plantée à une heure de route de Tunis. Ce jour-là, pas de touristes mais des élus. Des députés Nidaa Tounes se réunissent. Depuis plusieurs mois, on se déchire en coulisses. L’élection de Béji Caïd Essebsi à la présidence de la République a sonné le glas de l’unité. Autour du patriarche, on trouvait des syndicalistes, des gens de gauche, des modernistes, des nationalistes… Il était la ligne politique et l’autorité. Tous étaient unis derrière la locomotive BCE lancée à pleine vitesse sur les rails de la victoire. Sitôt élu, BCE devient le président de tous les Tunisiens. Et Nidaa Tounes perd son commandeur. Afin de mater la rébellion qui gagne en interne, une bande de nervis fond sur l’hôtel Solazur, lieu des agapes. On casse, un peu ; on menace, pas mal ; on intimide, beaucoup. La voiture officielle de Mohamed Ennaceur, le président de l’Assemblée, fera demi-tour devant l’hôtel. Il serait malvenu que l’un des plus hauts personnages de l’État soit photographié sur le lieu d’une rixe digne d’une mauvaise série B égyptienne. Quelques mois plus tard, Hafedh Caïd Essebsi assoit son emprise sur le parti sans jamais avoir été élu. On a beaucoup reproché à Béji Caïd Essebsi son indulgence pour son fils ainé. Il répondait : « ça ne m’arrange pas mais à son âge je ne peux plus lui interdire quoi que ce soit ». Plusieurs conseillers expliquent que Mme Essebsi prenait soin de son fils. « Chaque matin, lorsqu’elle noue la cravate de son mari, elle lui dit de faire attention à Hafedh », répète plusieurs proches. Légende ou vérité, BCE n’interviendra jamais pour stopper la machine à perdre qui se met en marche. D’autant qu’il s’apprête à propulser à la Kasbah un poulain. Un jeune poulain qui va s’affirmer.

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Béji se joue des chefs du gouvernement

L’air de rien, façon chat étranglant le chaton du voisin tout en ronronnant, BCE s’invite sur la chaîne nationale, fait le point puis explique avec une gourmande candeur qu’un changement de chef de gouvernement ne serait pas inutile. « Une simple suggestion », précise-t-il avec la malice du vieux crocodile. Habib Essid, haut fonctionnaire, occupe la fonction depuis 2015. Plutôt compétent, plutôt apprécié, l’homme a pris ses marques. Il connaît le champ de son pouvoir. Après la lune de miel, premières frictions entre Carthage et la Kasbah. Essid n’est pas aussi docile que voulu. BCE, qui avait promis un jeune chef du gouvernement sous deux ans, avance sa nouvelle carte qui a le visage de Youssef Chahed, 41 ans, ingénieur agronome de formation. Aux Affaires locales depuis 2015, il a sculpté la nouvelle carte électorale des futures mairies. Un travail précieux à l’aube des premières élections municipales démocratiques. Un travail apprécié par le « patron ». Il faudra deux mois pour pousser Essid dehors. L’homme refuse de démissionner. Nidaa Tounes et son allié Ennahdha organisent sa destitution à l’Assemblée.

Voici venu le temps de Youssef Chahed. En septembre 2016, BCE convie quelques journalistes étrangers à un petit déjeuner informel. Comme souvent avec BCE, tous les sujets sont accessibles y compris celui de son âge. Le protocole aligne les cartes de presse, présente chacune d’entre elles au président. Le correspondant de France 24 se fait savonner les oreilles pour un bandeau dont il n’est pas responsable. La chaîne a titré que Youssef Chahed était de la même famille que BCE. Comme un soupçon de népotisme. Le président explique au correspondant « vous et moi nous sommes cousins ». Il n’a pas apprécié le sous-entendu. Autour d’une table ronde, dont le diamètre doit flirter avec les dix mètres, entourés de pâtisseries et de vaisselle ciselée, Essebsi aborde tous les sujets. Son fils ? Il répète ce qu’il a toujours dit : « ce serait beaucoup plus simple pour moi s’il ne faisait pas de politique mais que voulez-vous, il est libre ». Concernant sa « suggestion » pour la Kasbah, il explique : « depuis un an et demi j’ai regardé les ministres comme des petits chevaux et Youssef Chahed s’est avéré le moins mauvais d’entre eux ». Comme compliment, c’est le service minimum. Mais les vieux renards de la politique ont rarement l’hommage spontané. « Le moins mauvais d’entre eux » entamera trois ans et quelques de règne à la Kasbah. Entente cordiale, respectueuse lors de la première année. Puis, comme avec son prédécesseur, les antagonismes se forment. Puissance dix. En mai 2018, la guerre est ouverte entre les deux présidences. Au cœur de la discorde : le rôle d’Hafedh Caïd Essebsi. Celui-ci aurait pris l’habitude de téléphoner aux ministres, de vouloir influer sur leurs nominations bref de se mêler des affaires du gouvernement. Ce que son chef ne tolère plus. Il déclenche les hostilités en faisant une déclaration télévisée : « les dirigeants de Nidaa Tounes et à leur tête Hafedh Caïd Essebsi ont détruit le parti ». Et de rajouter une seconde couche, au cas où le message n’aurait pas été compris : « cela est devenu une menace pour les institutions publiques ». Quelques semaines plus tard, BCE demandera à Chahed de « démissionner ». La Tunisie se retrouve dans une situation politique impossible : une guerre au sommet du pouvoir. Pendant ce temps, dans un anonymat que permettent les luttes fratricides de Tunis, un homme de télévision laboure les régions défavorisées, préparant la future présidentielle.

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Mauvais western politico-judiciaire

« Imaginez Pablo Escobar à la tête du pays. » Tout content de sa comparaison, Lyed Dahmani déroule son argumentaire. Nous sommes au cœur du pouvoir, dans le palais de la Kasbah au cœur de la médina de Tunis. Un puissant climatiseur tente de dompter la chaleur de mi-juin, chaleur qui forme un dôme étouffant au-dessus de la capitale. Dahmani est ministre des Relations avec le Parlement, porte-parole. D’un naturel enjoué, il a pour mission de convaincre ses interlocuteurs du bien-fondé d’une modification de la loi électorale. Il s’agit d’interdire de candidature ceux qui dirigent des médias ou des associations. Du sur-mesure pour barrer la route de Carthage à Nabil Karoui. Le fondateur de Nessma TV a perdu son fils, Khalil, en 2016. Un accident de voiture. Confronté à « l’Everest de la douleur », Karoui dit vouloir se remettre en question et se lance dans la charité. Avec ses équipes, il arpente les zones défavorisées. À Tunis, on fustige ses dons, l’association Khalil Tounes distribuant alimentations, soins médicaux, fournitures… Le tout filmé afin d’être diffusé sur Nessma. On le compare allégrement à Berlusconi, dont le groupe Mediaset est actionnaire de sa chaîne. À cinq mois du scrutin présidentiel, Hassan Zargouni parle de « séisme » en évoquant les résultats de son étude mensuelle. Nabil Karoui arrive en tête des intentions de vote avec 30 % au premier tour. Côté Chahed, on décide de ne pas se laisser faire. La loi électorale est modifiée à l’arraché, il faudra s’y reprendre à deux fois pour faire voter les amendements. Mais BCE, dont Karoui fut l’un des premiers soutiens en 2012, ne voit pas le texte du même œil. Il ne le signera pas. Karoui prévient : « ils seront capables de me mettre en prison ». Ce sera fait le 23 août. Revenant d’une journée dans le Nord-Ouest, il est arrêté à un péage d’autoroute. Il restera six semaines en détention préventive. La Cour de cassation ordonnera sa libération à quatre jours du second tour de la présidentielle. Six semaines de prison ? Une durée suffisante pour torpiller « le séisme ». Un séisme qui en cachait un autre, au profil très différent. Un universitaire à la retraite, un spécialiste du droit constitutionnel. Un austère. Un moine cénobite comparé à l’extravagant Monsieur Karoui.

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Un janséniste chez les Borgia

Loin des « magouilles politiques » selon l’expression du sondeur Nébil Belaam, un retraité, se promène de cafés en facultés. Il débat avec la jeunesse. Loin, très loin des tumultes du pouvoir, il prône l’ordre, le droit, la loi pour tous. Il parle des régions éloignées de la capitale, il prône des assemblées d’élus locaux qui contrôleront le Parlement, en architecte sourcilleux, il veut inverser la pyramide des pouvoirs. Il déverse le blâme sur les dirigeants, dont les conflits fratricides ont mené le pays dans une impasse politique. Il n’a pas de parti, n’en veut pas. Silencieuse, publiquement parlant, mais importante dans le dispositif, sa femme, magistrat de son état. En 2012, un rédacteur en chef du JT de la Wataniya, la chaîne nationale, convie Sïed sur le plateau. Durant cinq minutes, dans un arabe classique châtié, celui qui n’est encore candidat à rien évoque les travaux constitutionnels en cours. Durant trois ans, 217 députés rédigeront collectivement la nouvelle constitution. À partir de ce JT, Kaïs Saïed acquiert un début de notoriété. Le voici propulsé dans l’agora. Il en refuse les fastes, les lumières. Il accepte les sunlights télévisés tout en précisant qu’il ne fait pas partie de la classe politique. En 2013, peu après l’assassinat du député Mohamed Brahmi, il est devant le palais du Bardo, au milieu de la foule. Il dit, avec ce débit implacable qui lui vaut le surnom de Robocop, « qu’ils partent tous, ceux qui sont au pouvoir, ceux qui sont dans l’opposition ». Succès garanti. De ses années universitaires, il garde le goût du débat avec ses élèves. Cette génération, les 18-30 ans, l’accompagnera durant sa campagne. Les réseaux sociaux feront sa campagne. Les études montrent que « ses électeurs se sont informés à 70 % sur les réseaux ». Il sera élu. Un plébiscite.

Épilogue

Au soir des législatives, la Nidaa Tounes de feu Essebsi obtiendra trois sièges. Perte sèche : 83 députés en l’espace de cinq années. Le président est mort, ne laissant derrière lui aucun héritier politique. Hafedh s’est réfugié en France, s’estimant « menacé ». Youssef Chahedarrivera en cinquième position à la présidentielle avec un peu plus de 7 % des suffrages exprimés. Tahya Tounes, son parti façonné sur mesure pour lui, n’obtient pas les chiffres espérés. Quatorze sièges au lieu du raz-de-marée espéré. Ceux qui ont été au pouvoir connaissent une sévère sanction. L’envolée de l’inflation, la chute du dinar, le déséquilibre de la balance commerciale, le chômage persistant, auront pesé dans le choix des Tunisiens. Ainsi que le refus des pratiques politiques constatées. Kaïs Saïed est le fruit de ces cinq années ou la politique a plus relevé du sport de combat que du souci de l’intérêt général. Un dernier chiffre : plus de 34 % des députés élus en 2014 ont changé de partis pendant la mandature. Un tourisme parlementaire qui valide les propos anti-Assemblée de Kaïs Saïed.

Source: Le Point Afrique/Mis en ligne: Lhi-tshiess Makaya-exaucée

Tribune d'Afrique

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