« On dirait qu’une tornade est passée par là » : déguerpissement surprise près de l’aéroport d’Abidjan

Après le passage des bulldozers à Aérocanal, le quartier qui jouxte l’aéroport Houphouët-Boigny, à Abidjan, le 23 janvier 2020. ISSOUF SANOGO/AFP

Après la mort d’un jeune dans le train d’atterrissage d’un avion, les bulldozers ont rasé les maisons construites en bordure de zone aéroportuaire.

A Aérocanal, le réveil fut soudain. Et très brutal. Dès l’aube, jeudi 23 janvier, les bulldozers et les pelleteuses envoyées par l’Etat ivoirien ont commencé à raser ce village communal de plusieurs centaines d’habitants situé le long d’une des clôtures de l’aéroport Félix Houphouët-Boigny, à Abidjan. « Mon fils s’habillait pour aller à l’école quand ils sont arrivés. Regardez, il est encore en uniforme, il n’a plus d’habits, on a tout perdu, tout est parti en fumée », raconte en larmes Liliane Béré, assise sur les gravats de sa maison en pierre, à quelques mètres de la piste d’atterrissage.

Cela faisait déjà plusieurs mois que l’Etat avait lancé sa campagne de « déguerpissement » , comme on appelle sur place ces opérations d’évacuation visant commerces illégaux et logements anarchiques. Mais ce quartier, déjà sur la liste, a été rasé plus vite que prévu en raison de l’actualité. Le 8 janvier, le jeune Ivoirien Laurent-Barthélémy Ani Guibahi, 14 ans, a été retrouvé mort dans le train d’atterrissage d’un avion à Roissy. Après le drame, l’exécutif a aussitôt décidé la création d’un périmètre de sécurité pour libérer l’emprise de la zone aéroportuaire sur 200 mètres afin d’éviter toute nouvelle intrusion.

« Ils ont surpris tout le monde »

Selon les premiers éléments de l’enquête, l’adolescent aurait escaladé un mur de l’aéroport avant de s’accrocher aux roues de l’avion juste avant son décollage pour Paris. « On a du mal à croire à cette histoire. D’ailleurs, on n’en veut pas à l’enfant, on en veut au président Alassane Ouattara. On n’a pas été indemnisés, ce n’est pas la première fois qu’il fait ça », lance Abdoul Malik, un autre habitant.

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Dans la panique, beaucoup n’ont pu emporter leurs affaires à temps. Et ont assisté, impuissants, à la destruction de leur chambre à coucher ou de leur maison. « Des meubles, des assiettes, des aliments, tout est resté dedans », énumère Mme Béré, originaire du Burkina Faso. Une fois les machines passées, la scène est désolante. « On dirait qu’une tornade est passée par là », lance un habitant d’un quartier voisin. Un amoncellement de pierres, de tôles et de bout de bois jonche le sable dans un décor de cocotiers. Au loin, les terres agricoles sont sauves. « Ils nous ont laissé nos bêtes et nos champs, c’est déjà ça », souffle Jérôme Sinkoudouma, qui vit de ses plantations de gombo, de maïs et d’aubergines.

Des habitants affirment qu’on leur avait laissé quarante-cinq jours pour partir, d’autres parlent de six mois. « Il n’y a eu aucune communication sérieuse de la part de l’Etat. Ils avaient dit qu’ils raseraient les cinquante premiers mètres, mais ils ont été jusqu’à plus de 200 mètres, donc ils ont surpris tout le monde », relate Zaro Bahi, propriétaire de treize « portes » dans une cour depuis 2015. « Ce qu’on faisait ici, c’était du social. Toutes les ethnies étaient mélangées, plusieurs nationalités… Les loyers étaient à 7 000 francs CFA [10,6 euros], mais même ça, certains n’arrivaient pas à payer. » Au loin, des enfants cherchent leurs affaires sous les décombres. « On récupère ce qu’on peut », commente le propriétaire, montrant des dizaines de morceaux de tôle empilés dans une remorque et destinées à la revente.

Après les destructions, des familles entières se disent sans solution. Certaines ont déjà repositionné les fauteuils sur la dalle en béton, prêtes à passer la nuit là. D’autres finissent d’empaqueter leurs affaires pour aller chez un ami, un cousin. « Je suis très, très choqué, poursuit M. Sinkoudouma, les yeux rouges. Les femmes sont là, les enfants sont là, ils sont tous dehors. On n’a pas d’argent, on ne sait pas où aller, tout est trop cher. »

« Je supplierai »

L’Etat a pris tout le monde de cours. A l’origine, c’est le quartier d’Adjouffou, où vivent environ 25 000 personnes, qui devait être rasé en premier. Le lieu, première zone d’habitation survolée par les avions en partance, est aujourd’hui presque désert. « Tout le monde est parti, il n’y a presque plus rien, plus de portes, plus de toits. Les propriétaires revendent, les autres conservent pour reconstruire ailleurs, explique Hassan Kanga, l’un des jeunes résidents. On nous avait dit qu’ils viendraient vite, alors on a tout fait dans l’urgence. »

Sur le sol, des cahiers et des manuels scolaires, en pagaille, ont été abandonnés là. Les écoles, les lieux de culte, tout doit disparaître. Le ras-le-bol exprimé par les habitants aurait permis de gagner un peu de temps. « Mais même quelques jours de plus, c’est trop peu, insiste Amenan Bakary, propriétaire d’une maison depuis plus de dix ans. Il faut nous laisser un délai suffisant pour trouver autre chose. C’est en temps de guerre que l’on évacue aussi vite, mais nous ne sommes pas en guerre ! »

Pour plus de mille élèves, c’est une année blanche qui se profile alors que certains parents ont déjà payé tous les frais de scolarité. « En quelques jours, je suis devenu pauvre, lance Abdoul, père de cinq enfants. L’école, ça coûte cher et l’Etat nous laisse comme ça », s’insurge-t-il. Ici, personne n’a été recensé, le prérequis pour être indemnisé.

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Un peu plus loin, une femme implore la grâce de l’Etat. « Je dormirai là tant que je pourrai, assure Barakissa Tiabre, désemparée. Et quand la machine viendra pour raser, je demanderai pardon, je supplierai pour qu’elle ne casse pas ma maison. Et si ça marche, c’est qu’un Dieu existe. »

Source: Le Point Afrique/Mis en ligne: Lhi-tshiess Makaya-exaucée

Tribune d'Afrique

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