Éthiopie : contre le communautarisme, vive le Parti de la prospérité !

Cette nouvelle formation remplace l’EPRDF, qui a été dissous. Objectif d’Abiy Ahmed : renforcer l’unité nationale tout en respectant les différences.

C’est une petite révolution dans la vie politique éthiopienne. Le puissant Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF) n’est plus, après sa dissolution par la Commission électorale nationale le 25 décembre. Pour le remplacer, le pouvoir a mis sur pied une nouvelle formation : le Parti de la prospérité (PP), fusion des anciens partis constitutifs de l’EPRDF, à l’instar du Parti démocratique d’Amhara (ADP), du Parti démocratique oromo (ODP), et du Mouvement démocratique des peuples du sud de l’Éthiopie (SEPDM).

Le logo du nouveau parti au pouvoir, le Parti de la prospérité (PP).© DR

De nouveaux venus, qui n’avaient pas été autorisés à intégrer l’EPRDF, ont aussi rejoint le nouveau parti, à l’instar du Mouvement démocratique des peuples de Gambela (GPDM) ou du Parti démocratique du peuple Somali (PDPS). Seul un parti de l’ancien EPRDF a refusé d’intégrer le nouveau groupe d’Abiy Ahmed. Le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), membre historique de l’ancienne coalition, a en effet qualifié l’initiative « d’illégale » et de « réactionnaire ». Quand le Premier ministre, lui, a parlé d’une « signature mémorable ».

A momentous signing occasion marking the unification of our Party. The unification process will continue maintaining legality and due process.

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82616:29 – 1 déc. 2019Informations sur les Publicités Twitter et confidentialité215 personnes parlent à ce sujet

Rétablir l’unité, une tâche difficile

Avec le Parti de la prospérité (PP), Abiy Ahmed souhaite mettre fin à l’hégémonie d’un parti qui a dominé la vie politique de l’Éthiopie depuis la chute de la junte militaire du Derg en 1991. Et que les dissensions internes ont considérablement affaibli, et davantage depuis la mort de son fondateur Meles Zenawi en 2012. Surtout, le PP compte bien obtenir le soutien de la majorité des Éthiopiens, en ne représentant aucun groupe ethnique en particulier. Dans un pays divisé par les revendications communautaires, le projet se veut unificateur. L’objectif premier ? « Servir de contrepoids au risque de fragmentation, tout en offrant un espace pour la préservation et la promotion de toutes les langues, cultures et identités », affirme un haut fonctionnaire du gouvernement fédéral dans une tribune publiée par le média Ethiopia Insights. Soit un dessein à contre-courant de l’EPRDF, souvent accusé de servir, sous couverture d’une grande coalition, les intérêts de son membre le plus dominant, le TPLF.

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L’Éthiopie, qui a adopté un système fédéral en 1994, est profondément divisée par les tensions entre communautés. Le souci de la représentation au sein de la sphère politique y est solidement ancré. En trente ans, l’EPRDF n’est jamais vraiment parvenu à apaiser la situation. La nomination en 2018 du Premier ministre Abiy Ahmed, défenseur de l’unité nationale, avait suscité beaucoup d’espoir. Mais les divisions sont tenaces dans le pays. Le Premier ministre est toujours confronté aux revendications nationalistes. Le 20 novembre dernier, les Sidama ont voté « oui » à 98 % au référendum qui leur proposait l’indépendance. Et les tensions entre les communautés sont encore tristement d’actualité. En mai 2019, au moins 17 personnes sont mortes après des violences entre les communautés gumuz et amhara, dans la région Amhara. À cause de ces affrontements, l’Éthiopie comptait fin 2018 près de 2,35 millions de déplacés, selon le Bureau des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA).

Une initiative à risques

Lauréat du prix Nobel de la paix le 11 octobre 2019, Abiy Ahmed propose donc, avec le PP, un changement de paradigme, dont le but officiel est l’unité de la nation. Mais selon certains, le Premier ministre pourrait bien obtenir l’effet inverse. « De nombreux Éthiopiens vivant en dehors de la capitale, Addis-Abeba, ont un fort attachement à leurs communautés et pensent que les groupes ethniques devraient avoir le droit de déterminer leur statut politique, économique et culturel sans aucune ingérence extérieure », explique Awol K Allo, spécialiste en droit de l’université de Keele au Royaume-Uni dans une tribune sur le site d’Al Jazeera. « Pour eux, le PP menace de saper les acquis des trois dernières décennies en termes d’autonomie culturelle et politique et pose les bases structurelles d’un État unitaire qui les privera de leur dignité et de leur autonomie. » Soit un retour aux vieilles habitudes de l’ERPDF.

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En voulant représenter le plus grand nombre, sans distinction, Abiy Ahmed prend aussi le risque de ne représenter… personne. Toujours selon Awol K Allo, « dans une société où la conscience ethnique détient un pouvoir explicatif important et où il existe des lignes de fracture ethniques saillantes et prononcées, il est peu probable que les partis non ethniques, comme le PP, aient un large public ».

Outre ses aspirations, c’est le processus même de la création du PP qui, pour certains, est sujet à critiques. Pour les dirigeants du TPLF notamment, la méthode Abiy passe mal. Une hostilité quant au processus de création du parti qui pourrait aussi contaminer la population. « Si les Éthiopiens estiment que leurs dirigeants imposent cette fusion, la cohérence du Parti de la prospérité reposera alors sur un terrain fragile, explique l’analyste politique Goitom Gebreluel au Washington Post. Abiy Ahmed et son nouveau parti auront alors probablement du mal à faire respecter la loi et l’ordre, et à naviguer dans le processus de réforme politique. » Le Premier ministre pourrait être accusé – tout comme le RHDP d’Alassane Ouattara – de vouloir fomenter sous le couvert de rassemblement une coalition acquise à son autorité. Et, in fine, une sorte de machine à gagner les élections. Les élections législatives prévues au mois de mai 2020 feront office de test.

Source: Le Point Afrique/Mis en ligne: Lhi-tshiess Makaya-exaucée

Tribune d'Afrique

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